Voyage au cœur du fanzine bordelais

Liberté de ton et de format sont les mots d’ordre du fanzine. A Bordeaux, il s’expose sous toutes ses coutures, entre la librairie spécialisée Disparate, les étalages du disquaire Total Heaven, ou encore au Novo Local, haut lieu de la vie underground bordelaise. Il permet à de nombreux auteurs de partager leurs créations avec d’autres passionnés.

Guillaume Cartis, bénévole chez Disparate, la librairie associative de fanzines graphiques de Bordeaux.

Rue Bergeret, dans le quartier des Capucins, impossible de manquer la fanzinothèque Disparate. D’extérieur très sobre, ce sont uniquement les centaines de fanzines bariolés, à l’intérieur, qui attirent le regard. Ici, on vend surtout des « graffzines », des fanzines d’arts graphiques qui rencontrent un grand succès. Guillaume, grand, dégingandé, perdu dans son sweat-shirt gris trop ample, y est bénévole de longue date. Pour lui, un bon fanzine se trouve aussi bien sur internet qu’en version papier, c’est avant tout un moyen de toucher à tout artistiquement, sans limite.

Au milieu des étagères surchargées de fanzines graphiques ultra colorés, il assure la plupart des permanences de la librairie. Quand il n’y a pas de client, il travaille sur ses propres créations. Certaines de ses illustrations sont d’ailleurs exposées dans la boutique. Il s’est servi de l’imprimante riso récemment achetée par l’association, « pour permettre à tous ceux qui le souhaitent d’imprimer leurs créations moins cher ». Ici, tout le monde peut déposer ses fanzines en échange d’une cotisation de dix euros par an. Le but de Disparate : faire découvrir ce milieu et aider les passionnés à se diffuser.

Cette association n’est d’ailleurs pas la seule à s’investir pour faire connaitre ce type de publications. Des rencontres sont régulièrement organisées à Bordeaux entre auteurs et lecteurs, ou parfois juste entre amateurs, pour échanger les dernières trouvailles.

Des irréductibles adeptes de l’esprit No Future

Le Novo Local, lieu de rencontre des « puristes » du fanzine underground

Toff et ses amis se réunissent tous les deuxièmes dimanches du mois au Novo Local pour échanger des fanzines, discuter et même en créer un avec tous les intéressés de passage. « On a commencé il y a 9 mois et on a toujours pas assez de feuilles pour l’imprimer, mais on ne désespère pas ! ». Tatouées et percées, le crâne à moitié rasé, des Doc aux pieds : un groupe de filles au look atypique discute en dessinant. Sur le canapé défoncé, elles annoncent la couleur underground de la rencontre. Ici, il n’y a que des habitués, fouillant dans la collection que Toff met à disposition.

Sa valise trône dans un coin sombre de la pièce, elle déborde de publications. Il parle avec passion de sa sélection. « J’ai vingt ans de fanzines derrière moi, il faudrait de que je pense à les exposer ». Pour lui, le fanzine c’est avant tout une publication militante, avec un message qui prend le pas sur les considérations artistiques.

Le fanzine musical bordelais en voie d’extinction

A Bordeaux, haut-lieu du fanzine musical dans les années 80-90, on ne retrouve aujourd’hui plus que quelques-uns des grands noms qui faisaient sa renommée. Certains subsistent encore, mais ils ne sont plus forcément considérés comme tels. Les amateurs du genre n’y retrouvent plus l’esprit Do it Yourself (fais-le toi-même) caractéristique de l’auto-édition. Heureusement, d’autres commencent à les remplacer pour Toff : «Abus dangereux c’est plus un magazine maintenant, mais d’autres fanzines comme Trash Time commencent à investir le domaine musical».

Guillaume partage son avis : « Aujourd’hui on voit moins de fanzines musicaux, ce sont soit de grosses publications, soit des mecs qui filent des trucs gratuits à la sortie des concerts et qui ne prennent plus la peine d’aller en festivals pour exposer ». Pourtant, le fanzine vit actuellement son grand retour et n’a jamais autant passionné que depuis ses grandes années punks.

« On est des touche à tout, on veut tout essayer, tout partager »

Pour Guillaume, la raison de cet engouement c’est la capacité de ce milieu à se renouveler et évoluer : « il y a des nouveaux domaines qui se créent, il n’y a aucune couche qui fait du tort à l’autre, ça attire juste un nouveau public ». Les 24 heures de la microédition, organisées par Disparate et deux autres librairies associatives françaises, ont fait un carton. Jeunes parents, adolescents, personnes âgées : la diversité est impressionnante lors de cet événement. Pour Guillaume, « Le fanzinat a explosé récemment parce qu’il a su se renouveler dans les formes qu’il proposait ».

« C’est très libre, on tente ce qu’on veut dans le format, les couleurs… »

Guillaume participe d’ailleurs à ce renouvellement avec son collectif, Random Pixel Order, spécialisé dans l’art numérique. Il a bien conscience de développer là une des nouvelles niches du fanzine « On ne correspond à rien, on va en festival d’art numérique avec des supports papier et on va en festival de fanzine avec nos ordis. On attire beaucoup de curieux ».

Des changements qui bouleversent les codes du milieu

Pour Toff, tous ces changements ne sont pas sans conséquences : le graffzine, alter-ego graphique du fanzine musical, évolue, il a de nouvelles normes. « Tous les étudiants en art et en graphisme se mettent à l’auto-édition. Ils veulent montrer ce qu’ils savent faire, il n’y a plus cet aspect de partage simple. Avant, tout ça avait plus de sens ». Le fanzine est aujourd’hui une porte pour les artistes désireux de partager leur travail sans avoir à obtenir l’approbation d’un éditeur ou d’un galeriste.

« Avant les graffzines se faisaient à l’arrache, maintenant le parti pris esthétique prend le dessus »

Le fanzine change, Toff l’entend très souvent. Il regrette l’époque où tout était plus libre et moins régi par les mêmes codes esthétiques. La publication en trop grand nombre, contraire à l’esprit du milieu, lui pose aussi problème. L’auto-édition offre la possibilité de choisir son nombre de tirages et pousse parfois à publier à une trop grande échelle. Pour Guillaume, «Si un fanzine est imprimé à plus de 100 exemplaires, ce n’est plus un fanzine».

Un succès mis en danger par un manque de subventions

Pourtant, malgré ce récent retour sur le devant de la scène, le graffzine bordelais risque de perdre un de ses lieux favoris. Avec la suppression des emplois aidés, les responsables de Disparate ne savent pas ce que la librairie va devenir. Sur les trois employés, deux sont en service civique et un bénéficie d’un contrat aidé. Le problème : les contrats de service civique ne sont possibles que si l’entreprise compte au moins un employé. Cependant, pour l’instant il n’est pas question de recevoir plus de subventions de la part de la mairie qui leur reproche de ne pas chercher la rentabilité malgré le succès de leurs événements. « On ne fait pas de bénéfice et on essaye pas d’en faire, c’est ça l’esprit du fanzine ».

Camille Chrétien

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