Tensions sur le cours de l’Yser

Pendant huit mois, entre avril et novembre 2015, un arrêté municipal a réglementé la vie nocturne du cours de l’Yser et de ses alentours, en obligeant les commerces à fermer à minuit. Si la mairie assume pleinement cette mesure temporaire, certains crient à l’injustice.

Le cours de l'Yser vu depuis la place des Capucins. C'est cette partie du cours qui est concernée par l'arrêté municipal.

Le cours de l’Yser vu depuis la place des Capucins. C’est cette partie du cours qui était concernée par l’arrêté municipal.

Si vous vous êtes promenés récemment sur le cours de l’Yser, dans le sud de Bordeaux, entre minuit et deux heures du matin, vous avez probablement remarqué qu’il vous était impossible de vous arrêter boire un verre. Entre le 1er avril et le 30 novembre 2015, un arrêté municipal a contraint tous les commerces à fermer leurs portes sur le douzième coup de minuit, du mercredi au samedi. Une mesure en forme de réponse à la montée du mécontentement, des résidents du quartier notamment, face à l’insécurité et aux nuisances de plus en plus insupportables pour certains.

En novembre 2014, une pétition, lancée par un collectif de riverains, avait recueilli plusieurs dizaines de signatures et avait circulé jusqu’au bureau du maire. Des restrictions d’ouverture visant nominativement certains établissements avaient alors été mises en place. Insuffisant, selon la maire adjointe du quartier Bordeaux-Sud, Émilie Kuziew. « Ces restrictions n’ont pas amélioré la situation. Elles ont été assez peu respectées, en fait ».

C’est en constatant cette absence de changement que la mairie a décidé de passer à la vitesse supérieure, en imposant ces restrictions à tous les commerces d’une zone définie. Si les 500 premiers mètres du cours de l’Yser, en partant des Capucins, constituent l’axe principal de cette zone, des portions du cours de la Marne et de la rue de Bègles, notamment, sont également concernées.

L’arrêté, dès sa mise en place, fait grincer des dents chez certains commerçants du quartier. « Nous sommes heureux d’apprendre qu’à Bordeaux, l’insécurité et l’incivisme ne se limitent qu’à une partie du cours de l’Yser », déclarent plusieurs d’entre eux au journal Sud Ouest, deux jours seulement après son entrée en vigueur.

« Des problèmes pires ailleurs »

Plus de sept mois plus tard, Éric Bernard, cogérant du bar l’Avant-Scène, n’a pas changé d’argumentaire. Installé depuis un an et demi à l’angle du cours de l’Yser et de la rue de Labrède, il admet volontiers que son quartier n’est pas le plus sécurisé de la ville. « Celui qui habite en face de la boîte de nuit au bout de la rue, qui a un bordel pas possible jusqu’à 7 heures du matin, je le comprends, reconnaît-il. Il y a des problèmes dans le quartier, mais il y en a des pires ailleurs ». Pourquoi, en somme, sanctionner quelques rues quand d’autres causent autant, voire davantage, de nuisances ?

José Fernandez, patron du bar La Casa Pépin, est plus enclin à reconnaître la nécessité d’agir sur le cours. « Certains bars installaient leur terrasse n’importe où et empêchaient les gens de passer. Même moi, je devais passer par le trottoir d’en face pour rentrer chez moi », avoue-t-il. De là à reconnaître le bien-fondé de l’arrêté municipal, il n’y a qu’un pas, que le patron, membre de l’importante communauté espagnole du quartier, refuse de franchir. « C’est un peu abusif. Nous devons fermer à minuit du mercredi au samedi. Pile les jours où les gens sortent », déplore-t-il, avant de reconnaître que, si l’arrêté venait à être remis en vigueur, il pourrait se décider à arrêter son activité. « Au bout d’un moment, ce n’est pas possible. Je trouverais un autre moyen de gagner de l’argent ».

Maurice, un trentenaire habitué du quartier depuis son plus jeune âge, semble, lui, plutôt d’accord avec les mesures prises par la mairie. « Ici, ça fait partie des endroits à éviter la nuit, affirme-t-il. Il faut savoir où aller et où ne pas aller ».

Un référé et une lettre ouverte

Pour Éric Bernard, les restrictions sont d’autant plus dommageables qu’elles sont synonymes d’un important manque à gagner. Le week-end, l’Avant-Scène accueille de jeunes groupes de musique de la scène locale. Si l’affluence est toujours de mise pendant les concerts, c’est à la fin de ceux-ci que l’arrêté produit son effet. « À 23h30, le concert s’arrête, et les gens s’en vont. Il n’y a plus la consommation d’après-concert, les gens qui restent discuter tranquillement autour d’un verre jusqu’à 2 heures du matin. Et je n’ai plus non plus les gens qui sortent du cinéma ou du restaurant et qui viennent boire un whisky ».

Pour contester un arrêté qu’il considère comme « illégal », le gérant de l’Avant-Scène met en avant la copie sans faute de son établissement depuis son installation.

Partant de ce constat, Éric Bernard a déposé un référé devant la justice, rejeté pour manque de preuves concernant la baisse du chiffre d’affaires. Mais une plainte court toujours. En attendant, une lettre ouverte a été envoyée au maire Alain Juppé.

La lettre ouverte envoyée par Éric Bernard à Alain Juppé.

La lettre ouverte envoyée par Éric Bernard à Alain Juppé.

Du côté de la municipalité, on ne nie pas les effets collatéraux de l’arrêté. « Nous sommes conscients que certains paient pour d’autres et pâtissent d’une situation générale, reconnaît Émilie Kuziew. Mais malgré les mesures prises, il continuait d’y avoir des bagarres. Il n’était plus juridiquement possible de prendre d’autres arrêtés nominatifs ». Pas question pour la mairie, donc, de remettre en cause le bien-fondé d’une mesure que « presque tous les commerces ont saluée ». Avec l’Avant-Scène, en revanche, le dialogue, voie longtemps privilégiée, est rompu. « Nous avons reçu M. Bernard, nous avons écouté ses arguments. Maintenant, il a saisi la justice, donc c’est à la justice de dire ce qu’il en est ».

La lettre ouverte, elle, est restée sans réponse, jusqu’à l’annonce surprise de l’abrogation de l’arrêté municipal à compter du mardi 1er décembre. « Une amélioration notable de la situation », selon le journal Sud Ouest, serait à l’origine de cette décision. Une annonce face à laquelle les commerçants préfèrent rester prudents, d’autant plus qu’ils l’ont découverte d’une façon assez peu habituelle. Si José Fernandez a été renseigné par un autre commerçant du quartier, Éric Bernard, lui, a appris la nouvelle en lisant Sud Ouest, comme tous les matins.

« Un désir de pourrissement municipal »

Mais pour le patron du café-concert, le ressentiment envers les élus ne se limite pas à cette histoire d’arrêté municipal. Selon lui, un bar n’est rien d’autre, aux yeux de la mairie, qu’un « gâcheur de vie des jeunes ».

Alain Sallèles, ancien propriétaire du bar, resté proche de son successeur, ne se fait pas prier pour le rejoindre dans sa critique des « institutionnels ». Quitte à aller encore plus loin. Interrogé sur le mauvais état général du cours de l’Yser, longtemps laissé à l’abandon mais qui doit prochainement être rénové, sa réponse est sans équivoque. « Il ne faut pas occulter le désir de pourrissement municipal, affirme-t-il. Pour engager un projet de rénovation, il faut le rendre nécessaire et indispensable. Ensuite, ils pourront dire : “Regardez le travail que j’ai fait, regardez comment c’était avant”. C’est le pompier pyromane ».

L’arrêté, lui, devait initialement prendre fin le 31 mars 2016, un an après son entrée en vigueur. Du côté de la mairie, il ne semblait même pas être question d’abrogation, deux semaines avant celle-ci. « Pour l’instant, tout reste ouvert, annonçait la maire adjointe. Nous avons mis en place un groupe de réflexion avec des riverains, des commerçants. Nous ferons le bilan des effets positifs et négatifs ». Pourquoi ce revirement soudain ? « N’oublions pas qu’il y a des élections ce week-end », ironise Éric Bernard, à quelques jours du premier tour des régionales. « Une amélioration notable de la situation » ? Pas pour tout le monde, apparemment.

Antoine Le Goff

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