Radio Souriali : la guerre syrienne 2.0

Souriali, « la Syrie est à moi » en arabe, est une radio syrienne indépendante pilotée depuis Bordeaux par Iyad Kallas et ses collègues. Un journalisme de combat pour les Syriens restés chez eux, encore bien vivants et pourtant oubliés.

Chaque matin, Iyad a le même réflexe : se connecter pour finaliser l’émission du jour.

 

« Ceci n’est pas une radio. » C’est le slogan de Souriali, surréaliste comme la situation en Syrie. Iyad Kallas, co-fondateur de la radio, lance « nous, on fait la guerre. Mais sans prendre les armes ». Il est à peine 8 heures, Iyad s’installe déjà sur son canapé et allume son ordinateur. Notification sur notification, message sur message. Sur le pied de guerre, les 27 journalistes de Souriali attendent son approbation pour diffuser leur sujet à l’antenne. Qu’ils soient en Syrie, en Turquie, en Allemagne, en Malaisie ou à Marseille, ils lui transfèrent chaque jour le fruit de leur travail. Iyad écoute la bande-son qui lui a été envoyée. Ce sont les premiers mots du témoignage d’une jeune Syrienne tremblante de colère « je ne peux pas demander le divorce à mon mari, il menace de dénoncer mes frères comme salafistes… ». Une colère qu’Iyad entend tous les jours.

On a oublié que le peuple syrien existe. »

Pourtant, ce sont 500 000 auditeurs qui les écouteront comme chaque jour, en direct ou sur soundcloud, dont 40% d’entre eux depuis la Syrie. Par des émissions majoritairement socio-culturelles, Souriali espère unir son public autour de la culture syrienne, passée à la trappe avec la guerre. « Si on parle de Bob Dylan et de son prix Nobel, on fait directement un lien avec des écrivains syriens ».

 

Le cyberespace comme champ de bataille

Là-bas, à Damas, Iyad était chef de projet informatique. Mais un an avant la révolution, il décide de valider un master en France. Il apprend le français en quelques mois et obtient son diplôme. Mais ses pensées sont occupées par son pays en guerre. Toujours à l’affût sur le net, il se transforme lui-même en développeur de médias 2.0. En 2011, sa première radio internet voit le jour, « One + One ». Militant en faveur des rebelles et de la révolution contre le régime de Bachar Al-Assad, le projet a vite avorté. « On s’est rendu compte qu’on faisait autant de propagande que le régime. » Vite, Iyad rebondit en créant Souriali avec 3 autres exilés, pour « donner la parole aux sans-voix ». Une initiative qui n’est pas sans conséquence.

Menacés fréquemment par le régime de Bachar Al-Assad, Iyad et ses collègues journalistes ne peuvent pas rentrer en Syrie. Et pour ceux qui sont restés au Moyen-Orient, en Arabie Saoudite, en Irak, en Turquie ou au Liban, participer à la radio est un combat quotidien. « Nos journalistes sont bombardés tous les jours. On est transparent, mais pas impartial ». Si Iyad et ses collègues mettent un point d’honneur à dénoncer ce qu’il se passe dans leur pays d’origine, parfois la gravité de la situation les submerge et ils mettent leur travail de rapporteur d’information de côté. « L’autre jour, à Alep, il y a eu un bombardement atroce. Des familles entières ont été décimées. Mais aucun de nos podcasts ne l’a évoqué. Les journalistes qui étaient sur place ne voyaient pas l’intérêt. » Le silence, c’est parfois aussi une forme de résistance.

 

Dénoncer et informer : se battre pour la liberté

Chaque journaliste monte ses podcasts lui-même avant de les transférer à Iyad. Quelques clics lui suffisent pour les mettre en ligne. Mais avant, il s’assure de bien respecter leur ligne éditoriale. « Chaque mot a un effet, et c’est encore pire sur internet. » C’est pour cela que Souriali revendique un journalisme criant de vérité, bien différent du traitement médiatique actuel de la crise syrienne. « Certains journalistes français ne jurent que par le sensationnalisme. Ils veulent se faire peur avec la crise des migrants », assène Iyad, lançant un regard désapprobateur par-dessus de son écran. Quand il évoque l’interview de Bachar Al-Assad sur le journal de France 2, il arrête brusquement de taper sur son clavier et entre dans une colère noire. « L’interviewer, c’est le légitimer. C’est donner de la valeur à un dictateur qui a tué des milliers de personnes ! »

Au contraire, Souriali cherche à responsabiliser socialement les Syriens, qu’ils soient musiciens, fabricants de jeux vidéos, artisans ou cadres. « On veut qu’après avoir écouté nos émissions, le Syrien se dise qu’il a un rôle à jouer dans le développement de son pays. » Même si l’ambition est grande, la radio veut croire en un déclic possible.

Iyad enchaîne les appels téléphoniques, alterne entre l’anglais, le français et l’arabe sans heurt. Entre deux coups de fil, il prépare ses conférences dans les écoles. « J’explique la vraie situation en Syrie, celle que ma famille et mes amis vivent chaque jour, dans l’incertitude. » L’UNESCO l’invite aussi pour parler crise migratoire et radicalisation.

Les syriens sont diabolisés dans les médias, opprimés et invisibles dans leur pays. Quand tu es invisible, tu prends une initiative. »

Se radicaliser, pour Iyad, c’est simplement prendre les armes pour tuer quelqu’un d’autre. Il ne s’étonne pas du phénomène de ralliement à Daesh par les jeunes. Perdus, délaissés, les jeunes se sentent opprimés et ne voient pas de solution. La seule initiative possible est de prendre les armes. « A Raqqa, les jeunes adorent Daesh. Il maintient l’ordre, les empêche de subir les bombardements, leur apporte l’eau, le pain et l’électricité », affirme Iyad. Les yeux dans le vague, il se souvient des débuts des organisations extrémistes. « En 2005, Al-Qaïda a sorti le journal Inspired. Dedans, ils expliquaient comment écraser tes voisins avec ta voiture, comment fabriquer une bombe chez toi ». Ce « Djihad à la maison » marquait les prémisses de l’organisation Etat Islamique, qui participe aujourd’hui au chaos dans lequel se trouve la Syrie. « Si l’on agit pas, dans 20 ans il y aura un nouveau Daesh. »

A doll lies amid debris on the front line in the Saif al-Dawla district of the northern Syrian city of Aleppo on September 19, 2013. US Secretary of State John Kerry urged China to play a "positive, constructive" role at the United Nations on a resolution to rein in Syria's chemical weapons. AFP PHOTO / JM LOPEZ

A Alep, la guerre a volé l’innocence des enfants.

« Aujourd’hui, les médias doivent montrer aux jeunes pourquoi il faut se battre pour empêcher le pays d’être totalement détruit par des barbares. » Iyad appuie ses paroles en lançant un extrait de Côte à Côte, l’émission francophone de Souriali en partenariat avec la région PACA. Sur un air de musique orientale, l’émission commence « au loin derrière l’horizon bleu de la mer, des vies émettent autre chose que le bruit des armes ». Iyad répète le générique les yeux fermés. Doucement, ses lèvres articulent « … ne jamais céder sur sa quête de liberté ».

Un média pluriel : radio, vidéo, papier

Iyad ouvre un de ses mails. Une photo apparaît. La main d’un enfant, couverte de poussière, s’accroche à son cartable d’écolier. Autour, le chaos. « C’est le bombardement d’une école » décrit Iyad sans sourciller. Chaque jour, il reçoit les photos des journalistes qui sont sur place ou de citoyens et les publie sur la page de Souriali. Il fait défiler sur son écran celles qu’il a reçu récemment. Toutes font état d’un pays dévasté. Mais aucune ne montre le corps des victimes. Pourtant, Iyad en a vu défiler des centaines. Un par un, il a dû identifier les corps de ceux qui ont été torturés par le régime. Sur le site de Souriali au contraire, la mort n’est jamais montrée explicitement, parce qu’elle « dévalorise les gens. »

La photo préférée d'Iyad, prise à Alep par un des journalistes de Souriali.

La photo préférée d’Iyad, prise à Dariya par un des journalistes partenaires de Souriali.

 

Les images parlent aux auditeurs autant que les voix qu’ils écoutent. C’est pourquoi les journalistes ont décidé de ne pas limiter Souriali à une radio, mais d’en faire un média diversifié. Sur leur chaîne Youtube, ils postent régulièrement des vidéos concernant la Syrie. Iyad clique sur la première vidéo. En anglais, elle explique pourquoi les réfugiés fuient leur pays.

La vidéo qui suit est une recette de cuisine syrienne, filmée là-bas, en langue arabe. Iyad se lève alors et sort de sa bibliothèque l’ébauche d’un livre de recettes syriennes, dont il n’a que la couverture et la première page. Un projet qu’il compte concrétiser bientôt.

La première page du livre de recettes syriennes, qui raconte l'histoire du pays à travers sa cuisine.

La première recette du livre : une galette traditionnelle, dont l’histoire est retracée en quelques lignes.

 

Sur sa table basse, il y a aussi la BD pour ados Teenbaal. « Elle est entièrement dessinée par des artistes syriennes. » Distribuée au Moyen-Orient, elle « nettoie les traces de la guerre », et se veut soutien et divertissement pour ces adolescents qui ont dû grandir un peu trop vite.

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La couverture du 25e numéro de Teenbaal.

Les heures passent à toute allure sur internet. Avant de se coucher, Iyad liste les sujets à traiter le lendemain. Un dernier tour sur leur groupe Facebook pour les proposer. Demain, les journalistes exilés de Souriali continueront leur guerre 2.0, contre Bachar, celui qu’ils appellent « le cancer » et Daesh, « le symptôme », pour que le peuple syrien réduit au silence soit enfin écouté. La technologie contre la barbarie, la voix de l’espoir contre l’oubli.

Aurore Esclauze

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