Ramassage des déchets : une privatisation décriée

Consciente des difficultés actuelles, la métropole souhaite privatiser le service de collecte des déchets de l’hypercentre bordelais, secteur le plus engorgé. Communistes, syndicats et éboueurs s’indignent contre cette décision qui devrait prendre effet fin 2018. Un appel au dialogue sans réponse.

C’est à quelques mètres du quai Sainte-Croix que le ramassage des ordures débute pour le camion ce soir là. (©JuliaVandal)

 

Il est 21h15, place Pierre Renaudel, tout près de l’Église Sainte-Croix. Deux phares surgissent et éblouissent les fumeurs attablés à un bar. Tous reconnaissent le crissement de pneus strident si particulier. A l’heure où les Bordelais boivent et gloussent, le camion de ramassage des poubelles n’est qu’à l’orée de sa nuit.

« La musique, je la mets seulement en fond », explique Eric* , le conducteur de l’engin. Travailleur de nuit depuis 36 ans, ses réflexes sont plus qu’aiguisés. Pourtant, c’est à un niveau bas qu’il écoute la radio, susceptible de camoufler un danger : « S’il y a un des gars derrière qui crie parce qu’il y a un problème, je risquerais de ne pas l’entendre ». Derrière, les ripeurs Étienne* et Thomas* s’activent. Ils ne passent que quelques secondes par poubelle vidée. 

C’est le système du fini-parti : la fin de leur service sonne le départ de leur poste. Ils ont donc intérêt à être rapides. En moyenne, par soir, c’est 20 kilomètres au pas de course. Eric aussi a été ripeur, par le passé. « C’est un effort physique très important, c’est sûr. Mais, au moins, c’est une bonne fatigue. La pire, c’est celle du chauffeur. » La concentration dont fait preuve Eric est en effet épuisante. Rétroviseurs, caméras arrières, angles de rues, angles morts, voitures, piétons, cyclistes… Le métier de conducteur de camion-poubelles nécessite une attention de tous les instants.

Avec généralement trois tournées par service, les éboueurs connaissent les quartiers par cœur. Ils ont même leurs habitués. « On a des personnes âgées qui nous font des signes de la main, des gosses qui nous font coucou depuis des balcons… Ce sont des petits rendez-vous qu’on a à chaque tour ! » 

Un service de l’ombre menacé par le privé

Les sacs que les gens leur tendent, ils ne devraient pas les ramasser. Les éboueurs sont seulement chargés de la collecte des ordures placées dans des bacs. En dépit de la réglementation, c’est spontanément que les poches plastiques en bord de trottoir sont acheminées vers la benne du camion. « Les sacs hors des bacs, on devrait les laisser. Moi, je ne me vois pas refuser ce service à quelqu’un qui aurait descendu péniblement deux étages. Par contre les employés de l’entreprise privée qui va reprendre la collecte, c’est certain qu’ils s’en ficheront ! »

Car, malgré une étude IFOP qui montre les Bordelais plutôt satisfaits de la propreté du centre-ville, l’exécutif de la métropole a souhaité changer de système de collecte dans l’hypercentre. Exit le service public aux alentours de la place Pey-Berland, le ramassage sera désormais assuré par une société privée d’ici fin 2018.

Présentée le 28 septembre au bureau de métropole dans le cadre du plan de propreté urbaine, c’est la proposition qui fait le plus parler. L’hypercentre, “secteur le plus fréquenté, et donc le plus sali”, est celui qui « symbolise l’attractivité de l’agglomération”, selon le rapport présenté au bureau de métropole.

Une décision « incohérente » 

Une décision incompréhensible pour le groupe communiste, qui dénonce une privatisation accélérée. « Un non-sens » pour la vice-présidente communiste de la métropole, Claude Mellier, qui regrette l’absence totale de débat avec les élus. « Ce sujet doit faire l’objet d’un échange entre acteurs sur le terrain et conseillers métropolitains. Or, il n’y en a eu aucun. Avec un tel taux de satisfaction, il n’y a aucun argument pour préjuger d’une meilleure efficacité ! » s’exclame la conseillère municipale de Mérignac.

Les syndicats partagent cette incompréhension. Raymond Léglise, secrétaire général du syndicat Force Ouvrière de Bordeaux Métropole, pointe le paradoxe écologique : augmenter le nombre de passage de camions-poubelles, c’est accroître par le biais institutionnel la pollution du centre-ville. « C’est juste incohérent ! »

Pour Claude Mellier, il existe bien « d’énormes difficultés » concernant la situation du ramassage des déchets dans l’hypercentre. « La collecte est impossible dans les rues barrées en raison des travaux. Certains riverains ont même dû recourir à des sociétés privées ! » L’élue ne conteste pas non plus l’incivisme des habitants, à l’origine de dépôts sauvages.

Plus incisif, Raymond Léglise met en cause les commerçants, « les principaux responsables des poubelles sauvages dans les rues ». 

 

Un dialogue avec la métropole au point mort

La situation est donc délicate. Mais le groupe communiste et les agents mettent en avant des propositions : la mise en place de bacs collectifs pour éviter l’encombrement des trottoirs, ou encore la collecte en régie directe le dimanche pour désengorger le secteur en fin de semaine. « Les agents ont des propositions d’amélioration, mais l’administration n’a même pas cherché à les rencontrer ! s’emporte Claude Mellier. Il est également nécessaire de rétablir des horaires plus adaptées. Ce sont des pistes à discuter. Pour une réelle amélioration, il faut une concertation entre tous les acteurs. »

Ouverts à la discussion, les employés et les syndicats n’ont jamais bénéficié de l’attention de la métropole. « La société évolue, le service public aussi, on n’y est pas du tout opposés. Mais à aucun moment Alain Juppé n’a daigné écouter les propositions des syndicats et des agents » confie le secrétaire de FO.

Pour tenter de justifier cette décision unilatérale de l’exécutif métropolitain, l’élue communiste soulève plusieurs hypothèses : « L’objectif est probablement de réduire les dépenses du budget de fonctionnement. Peut-être que la majorité veut également que l’hypercentre soit géré par le privé pour établir des contraintes plus lourdes ». La métropole a d’ores-et-déjà annoncé la volonté d’établir un cahier des charges très strict. Une déclaration qui ne rassure pas Claude Mellier.

Du précaire, c’est tout ce que cela fabrique

« Ce qu’ils veulent, ce sont des gens à disposition. Des gens qui accepteront d’être prévenus de leurs horaires de boulot deux heures à l’avance, se désole Eric. C’est le système Macdo ! »

Plus que fastidieux, le travail de jeunes éboueurs inexpérimentés risque de devenir dangereux, tant pour les salariés que pour les usagers. La connaissance extrêmement précise d’un quartier parait ainsi plus qu’indispensable à la sécurité de tous.

A la métropole, on parle déjà de redéploiement pour les agents publics concernés. Alain Juppé refuse, de son côté, le terme de privatisation. Le maire de Bordeaux et président de l’agglomération parle d’une « expérience » pour comparer l’efficacité du privé par rapport au public. « Il dit ça car il n’a aucun argument, s’insurge la vice-présidente communiste. La suppression du service est une réalité. Ce qu’il qualifie d’expérience va en fait durer plusieurs années et va coûter au service public, ainsi qu’aux salariés concernés. On ne sait pas si la privatisation sera plus efficace : il faut dialoguer avec ceux qui sont sur le terrain ! »

Les sacs plastique abandonnés sur les trottoirs seront-ils aussi ramassés par les salariés du secteur privé ? (©JuliaVandal)

 

22h30. La première tournée du service d’Eric et ses collègues prend fin dans une rue du Hamel impeccable. « Pour dénoncer la saleté du centre-ville, on montre dans les journaux des photos de poubelles débordantes. C’est vrai, en se baladant avant la collecte, c’est ce qu’on voit. Mais pourquoi les journalistes ne montrent pas l’état de la rue après, quand elle est propre ? On nous tient pour responsables d’un fonctionnement imparfait. »

 

* les noms ont été modifiés

Lohan Benaati
Julia Vandal

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