Nuit américaine : de l’insouciance à la trumperie

Ils s’attendaient à fêter l’écrasante victoire d’Hillary Clinton sur Donald Trump. Pourtant, en cette sombre soirée du 8 novembre 2016, les étudiants de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA) ont vu orange.

Les étudiants de Master 1 se prennent au jeu

« Arrêtez de danser c’est pas marrant » assène Elie, la mine fermée, à ses camarades de l’IJBA se déchaînant sur le « dancefloor » du studio télé de l’école. Il est 3h30 du matin, sur l’écran géant, la chaîne CNN vient de lancer une « Key race alert », qui annonce Donald Trump vainqueur dans l’Ohio.« ça commence à me déranger », explique-t-il. Pourtant, cinq heures auparavant, le jeune homme de première année souriait.

Accompagné de sa partenaire Manon, il animait un débat de 90 minutes avec des experts en politique américaine de l’université Bordeaux-Montaigne. Le duo était parfait: des vêtements assortis, une diction impeccable et des questions pertinentes. Seul micro-bémol: le froid polaire du plateau, vite contre-balancé par les chaleureux applaudissements des 80 membres du public émerveillé par la décoration en déliquescence.

De gauche à droite: Gertrude Bolter représente le Parti démocrate, Michael Stambolis, Lionel Larré et Nicolas Labarre, universitaires de Bordeaux Montaigne, apportent leurs points de vue d’experts à Ulysse et Amy, autre binôme de présentateurs.

En effet le consulat américain de Bordeaux, qui finance l’événement, n’a pas lésiné sur les goodies bleus et rouges : chapeaux haut-de-forme kitsch à souhait, drapeaux miniatures, urnes et bulletins pour le vote fictif, autocollants I voted, ballons et banderoles, surplombés par le sourire figé de Trump et Clinton cartonnés grandeur nature. Les étudiants font des selfies avec la fausse Hillary, des « selfillary » comme ils disent. Sereins, ils sont prêts à célébrer la victoire de l’ancienne Secrétaire d’Etat.

Jusque là, tout va bien

Jazz, wine & pâté en croûte

De 20h à minuit, l’ambiance est mi-studieuse, mi-festive. Si la plupart des élèves de M1 vivent à Bordeaux depuis seulement deux mois, ils s’accoutument bien à la vie girondine : pour 35 personnes, on compte vingt bouteilles de vin rouge.

Entre deux débats, les promotions se repaissent de ces breuvages, couplés de mets gras et délicieux, sous les yeux interloqués de trois étudiants américains présents pour l’occasion. « What is that ? » interroge l’un d’entre eux à la vue d’une assiette que lui tend Corentin, étudiant en M1. « Du pâté en croûte » répond ce dernier. « Patey en cwoute ? No thank you », préférant le fade sandwich fourni par le consulat.

Crackers & co rendent l'atmosphère joviale

Crackers & co rendent l’atmosphère joviale

Pendant cet entracte, le groupe de jazz All aged bound fait vrombir ses instruments. « C’est la première fois que j’assiste à un concert de jazz», s’exclame Corentin, la bouche pleine de pâté. Le saxophoniste n’est autre que Lionel Larré, aussi professeur de civilisation américaine et intervenant dans le débat. Ainsi, il ne manque pas de livrer ses analyses sur la xénophobie et la politique isolationniste de Trump en sirotant son verre de rouge.

La légèreté est reine, personne ne voit l’Alerte Orange venir. Parmi les M2, Nathan, en spécialité radio, effectue des prises de son et demande aux étudiants de voter Trump pour le vote fictif. Après tout, un scénario catastrophe, c’est rigolo. Si jeunesse avait su.

Lironie du sort

L’arroseur arrosé

« La fête, c’est aussi un combat »

Minuit, fin du débat, « on a réussi » dit, soulagée, Rayya Roumanos, webjournaliste et professeure à l’école. Il faut continuer à occuper les étudiants dont le rouge des joues s’accorde étrangement au vin. « Question à 100 points: quelle est la capitale de la Californie ? Chut dans le public ». Antonia Giraud, employée au consulat, anime un quiz affrontant deux équipes: « IJBA » et « Reste du monde ». Si les plus âgés l’emportent, l’IJBA est acclamée. La fête peut continuer.

giphy

Pourtant, le nom de Trump et le rouge républicain assaillent de plus en plus les écrans. Tout en se déhanchant, les élèves consultent leurs smartphones. « Trump a 75% de chances de gagner selon le New York Times » pour les uns, « Moi j’ai vu 80%… » pour les autres. La courbe s’est inversée à une vitesse fulgurante. Pour contrer le mauvais pressentiment, un seul mot d’ordre: danser.

Danser face à ce Trump aux portes de la victoire, mais aussi devant le directeur de l’école, François Simon. « Cette nuit est un moment crucial dans la vie professionnelle et citoyenne des élèves », déclare-t-il, bienveillant. Il poursuit son analyse sociologique avec Rihanna pour fond sonore « Je trouve formidable que les étudiants continuent à s’amuser, malgré ce climat d’incertitude. La fête, c’est aussi un combat ».

giphy-1

Hécatombe

Ohio, Floride, Caroline du Nord, Pennsylvanie… Trump rafle tout. Il est 5h30, la musique s’est éteinte, les quelques étudiants américains dorment depuis bien longtemps. Même le consul Dan Hall, qui se félicitait que « les Français s’intéressent autant à cette élection », est de plus en plus las. Seules les voix des présentateurs de CNN vibrent dans la salle.

« Il a déjà gagné » livre Giacomo, étudiant italien en relations internationales, visionnaire. En effet, les résultats tomberont trois heures plus tard, alors que les élèves cauchemarderont profondément. 

"Oh le con, il a gagné l'Ohio"

« Oh le con, il a gagné l’Ohio »

Devant la fontaine à eau, les conversations légères sur le goût du pinard laissent place à des questionnements plus profonds. « En 2008, c’était la crise… Aujourd’hui, je ne comprends pas une telle sanction envers les démocrates » s’inquiète Rayya. « Les Etats-Unis n’ont pas du tout la même vision de l’extrême droite que la France. Chez eux, l’ennemi, c’est l’extrême gauche », explique-t-elle à Antoine, Laure et Constance, tous trois en quête d’éclaircissement.

Les étudiants prennent conscience qu’ils vivent un moment historique, une révolte populiste pourtant inconcevable quelques heures auparavant. Bradley, les yeux dans le vide, liste la catastrophe: « T’imagines… Trump, Poutine, Kim Jong Un, Bachar al Assad... » Et Ulysse de poursuivre: « Theresa May ! Marine Le Pen en 2017! », avant de retirer son haut-de-forme et de s’avachir devant les résultats.

Six heures sonnent. Personne ne connaîtra l’issue du scrutin. Le plateau télé s’est vidé de ses étudiants-fantômes. Ils sauront plus tard. Dans la salle informatique, les Masters 2 en spécialité radio doivent pourtant affronter ce séisme, en quête de la bonne phrase d’accroche pour leur matinale, tandis que leurs poulains feront la grasse matinée. Demain, sous un soleil orange, Donald ne sera plus le canard qui a bercé leur enfance insouciante, mais l’homme qui hantera leur génération.

Julie Lassale

N.B: toutes les photos sont extraites de cette vidéo

One Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *