Nouvelle ligne de tram pour une nouvelle vie

En construction depuis janvier 2016, la ligne D du tram bordelais commence peu à peu à sortir de terre. Les premiers rails ont été posés fin septembre 2017 entre Quinconces et Tourny, et continueront d’être installés jusqu’à fin 2019, date officielle de l’ouverture de la nouvelle ligne. Un chantier titanesque qui laisse derrière lui une vie de quartier chamboulée.

Le bruit ne s’arrête jamais cours de Tournon. Pas même l’ambiance festive de la mythique Foire aux Plaisirs sur la place des Quinconces n’atténue le râlement des camions et les soubresauts des marteaux-piqueurs. C’est ici que commence le chantier sans fin de la nouvelle ligne de tram. La ligne D. « Ça fait depuis 2009 qu’on est en concertation pour ce projet ! » Cécile Renier chapeaute le projet depuis Bordeaux Métropole. C’est elle qui connaît sur le bout des doigts l’évolution des chantiers sur les dix kilomètres de ligne entre Quinconces et Cantinolle à Eysines. « Le trajet est découpé en 19 tronçons de chantier avec plusieurs fronts de démarrage, commence-t-elle en redressant ses lunettes. D’abord, on a dû déplacer les réseaux d’électricité, d’eau et de gaz. Plusieurs axes routiers, comme le cours de Tournon, vont également se transformer en sens unique. »

Et l’objectif affiché est clairement de développer un « mode de transport alternatif » non seulement pour le centre bordelais, mais surtout par-delà la rocade ouest. « On veut vraiment créer un secteur beaucoup plus favorable à la marche à pied et au vélo, enchaîne-t-elle. Le transport public n’est pas cantonné à l’hypercentre mais s’intéresse aussi au défi du périurbain. Et puis, les habitants vont pouvoir s’adapter puisque la restriction de la circulation est déjà mise en place. »

Cécile Renier est la cheffe de projet du chantier de Bordeaux Métropole

La ligne D comme discorde

Gérard est bien d’accord avec la cheffe de projet. Le retraité aime souvent s’arrêter quelques minutes pour scruter l’évolution du chantier. Il est même capable de vous parler des soudures de rails pendant des heures. « Moi je rouspète, mais c’est normal parce que je suis vieux. Si j’arrêtais de râler, là ça deviendrait problématique. Par contre, les jeunes, ils doivent pouvoir s’habituer à ça. Ils seront bien contents quand le tram s’arrêtera juste devant chez eux ! »

Gérard ne sera pas impacté par les travaux au coeur du centre-ville

Et effectivement, dans ce cours où tout est bouché, ce n’est pas la joie du côté de certains services comme les agences d’assurance. « C’est pas facile d’arriver au boulot en talons vu le chantier qu’il y a à contourner, raconte une employée. Depuis cet été et le début des travaux, on a beaucoup moins de visibilité et les clients sont obligés de se garer plus loin. Heureusement qu’on communique beaucoup par mail ! » Mais elle préfère néanmoins penser à l’après-chantier. « Qui sait ? Peut-être que ça va nous amener une nouvelle clientèle qui aura délaissé la voiture ! »

À Fondaudège, l’inquiétude prime

Autre grosse polémique dans ce chantier faramineux : la rue Fondaudège, à quelques pas de la place Tourny. Omniprésente dans l’actualité bordelaise, elle est connue pour être une avenue très active et se retrouve donc très chamboulée par l’arrivée d’un nouveau tram. Le conseil municipal a même décidé le lundi 9 octobre d’organiser une commission d’indemnisation pour certains de ses commerçants. Une solution qui ne convient pas à tout le monde. La gérante d’une boutique bio et diététique est désemparée face à tous ces chamboulements. Et des journalistes, elle en a vus défiler depuis le début des travaux. « Je résiste comme je peux, je me suis longtemps opposée à ce projet. Le gros problème, c’est que même les gens qui passent ne regardent plus les vitrines. Ils sont trop occupés à faire attention à où ils posent leurs pieds. »

Même si sa boutique est installée depuis 33 ans dans la rue Fondaudège, cette commerçante historique baigne en ce moment dans une incertitude totale. « Je ne suis pas devin, je ne peux pas savoir quel impact ça va avoir sur mon commerce. Tout ce que je sais, c’est qu’entre la nouvelle ligne de tram et la fermeture du pont de Pierre, je suis maintenant obligée de livrer certains clients. »

« On ne peut qu’accepter le projet »

Au fil des cours et avenues, des boulevards et des rues, le bruit des machines se greffe en continu à celui de la vie urbaine. C’est d’autant plus le cas le long de la rue de la Croix-de-Seguey. À peine le nom de la voie apparaît-il que les travaux reprennent de plus belle et se manifestent par un trou géant et béant sur la voie. Même l’église Saint-Ferdinand sert de dépôt pour le matériel de chantier. Et subitement, les cris des collégiens se mêlent aux bruits de moteur des nombreuses machines.

Au milieu de ce brouhaha quotidien, Nicolas tient un petit salon de coiffure juste en face de l’église. Lui aussi ressent les conséquences de la réduction de la rue à une voie, mais il préfère rester positif. « Ça va peut-être me permettre d’acquérir une nouvelle réputation, même si je suis en train de perdre certains clients que je ne pourrai jamais retrouver. Mais quand même, je trouve que ça fait long, déplore-t-il. Les travaux sont déjà là depuis deux ans et on en a encore au moins jusqu’à mi-2018. Alors que le tram ne circulera que fin 2019. » Le jeune homme à lunettes reste également sceptique quant à l’indemnisation annoncée par certains médias. « Pour récupérer ces aides, il faut faire un dossier très complexe d’indemnisation. Je ne pense pas que beaucoup de commerçants aient le temps de se pencher sur la question. »

Nicolas garde l’espoir de l’arrivée d’une nouvelle clientèle

Patrick Moolenaar tient une imprimerie éponyme à deux pas du salon de coiffure. Mais lui a un avis bien plus tranché que son voisin. « Ce projet n’a vraiment que des inconvénients, martèle-t-il. Par rapport à ma situation personnelle [Patrick habite au-dessus de son imprimerie, ndlr], le tram ne me sert à rien vu que je suis déjà très proche du centre ! Et puis d’un point de vue professionnel, le temps pour chaque livraison est pratiquement doublé puisque mes fournisseurs ne peuvent pas se garer dans la rue. »

Heureusement, la clientèle de l’imprimerie Moolenaar, qui date de 1912, ne sera pas autant impactée que celle des autres commerçants. « J’ai de la chance de ne pas être seulement un commerce de proximité. Comme j’ai beaucoup de gros clients à travers toute la France, les travaux ne me gênent pas tant que ça pour les affaires. » Mais malgré tous les bouleversements qu’il a connus dans cette rue, celui-ci est inédit. « C’est un chantier très compliqué pour les deux parties. D’un côté, les commerçants perdent du chiffre d’affaires. De l’autre, les ouvriers ont du mal à travailler sur le chantier à cause du sens unique qui bouche toute la rue. » Le futur retraité a toujours déclamé ses réserves sur le sujet.

Mais la cheffe de projet Cécile Renier a une explication à toute cette discorde. « Dans cette phase-là, c’est toujours les mécontents qu’on entend le plus. »

Source : Bordeaux Métropole

 

Bastien Munch

 

 

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