Le moi(s) sans tabac : un écran de fumée

Initiative inspirée de l’opération britannique « Stopober », la première édition du moi(s) sans tabac débarque début novembre en France. L’opération nationale encourage ce mois-ci les 16 millions de fumeurs occasionnels ou réguliers à écraser leur cigarette. Reportage à Bordeaux sur l’organisation d’une opération gouvernementale faite dans la précipitation.

« Nous ne fournissons plus de kits anti-tabacs, nous n’en avons reçu que cinq. » La réponse de Magalie, pharmacienne située cours Victor Hugo, à Bordeaux est sans appel. Même son de cloche dans l’échoppe située place Saint Michel. Nous sommes le 2 novembre, le moi(s) sans tabac a débuté la veille et plus un seul kit n’est disponible dans les officines du centre bordelais. Ces kits renferment un livret de conseils, un badge ou encore un agenda pour visualiser les 30 jours d’arrêt du tabac. Cependant, pour sa première édition, l’initiative semble loin d’être aboutie.

Une opération gratuite et collective

Le moi(s) sans tabac crée un sentiment collectif censé encourager les fumeurs à se débarrasser de leur addiction. Pourquoi l’opération dure-t-elle un mois ? « Au-delà de 30 jours , les chances d’arrêter de fumer sont multipliées par cinq », répond le tabacologue bordelais Philippe Castera, l’un des spécialistes participant à l’initiative. En effet, l’opération permet de faciliter la prise de rendez-vous avec les tabacologues afin de prévenir tout découragement. « La difficulté est leur manque de confiance dans leur chance d’y arriver. Notre rôle est d’augmenter cette confiance.

Cependant, le moi(s) sans tabac peine à faire des étincelles. Au total, 160 000 personnes se sont inscrites pour participer à l’initiative collective mise en place par l’Etat. Deux fois moins qu’au Royaume-Uni où l’opération similaire connaît un véritable succès.

Pour l’instant,  difficile de chiffrer le réel engouement que suscite l’opération inédite en France. Alicia Desvilles, coordinatrice du moi(s) sans tabac dans la région Aquitaine parle d’une « année test ». Du côté des médias, une pluie de louanges s’abat sur ce projet. Cependant, l’opinion publique reste plus sceptique. Hugo, bordelais de 23 ans, n’hésite pas à comparer ces kits anti-tabac à de « vulgaires coloriages ». Son ami, Yacine, ne se fait pas prier pour intervenir. « Ma mère a commandé ces kits et ça ressemble à des cahiers de vacances!  Je trouve ça triste que notre argent parte dans de telles initiatives de communication », soupire le jeune homme avant de tirer sur sa Marlboro, rue Sainte Catherine.

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A partir de 18 ans, plus de 3 fumeurs sur 4 sont des fumeurs réguliers, un chiffre qui peine à baisser en France. 

Le moi(s) sans tabac : un travail bâclé 

La précipitation semble le maître mot de cette opération. « Initialement, le moi(s) sans tabac était prévu pour le mois de novembre 2017, mais le gouvernement a fait pression pour avancer la date», dévoile Alicia Desvilles lors d’un entretien téléphonique. En janvier dernier, l’idée est pensée par l’Association Agir33. L’Agence National de Santé Publique (ANSP) revient vers eux et s’empare de l’idée, en avril 2016. En quelques mois, tout s’accélère. La démarche nationale est pilotée par la ministre de la Santé Marisol Touraine. « Nous avons disposé dans l’ensemble d’assez peu de temps et de moyens. Les partenaires ont été au courant très tard. Le logo n’a été validé qu’au mois de septembre. De plus, il était impossible de parler du projet avant que la ministre de la santé s’empare du sujet».

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Qui paie l’addition ? Pour cette opération, le budget de l’ASNP avoisine les 60 000 euros. Les régions ajoutent ensuite un complément proportionnel à leur degré d’implication. Selon Alicia Desvilles la région Nouvelle Aquitaine, compte 38% de fumeurs réguliers. Au total, un seul rassemblement a été organisé à Bordeaux, le 5 novembre, sur l’esplanade Charles de Gaulle.

Face à l’hypocrisie des services publics                                                        

Il faut dire que le gouvernement a été relativement clément envers ce fléau mondial. En octobre dernier, la France devient le deuxième pays, après l’Australie, à mettre en place le paquet neutre.Meilleur moyen pour encourager les fumeurs à ranger leur briquet, les augmentations des prix, elle se raréfient. Par conséquent, les ventes de cigarettes augmentent de 1% en 2015. Une première depuis six ans.

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Et si le moi(s) sans tabac n’était qu’une simple opération de com’ ? « Difficile de ne pas faire le lien entre la précipitation de l’opération et l’échéance des présidentielles de 2017», lâche Alicia Desvilles. Le moi(s) sans tabac s’ajoute ainsi à la liste des micro- initiatives mises en place par Marisol Touraine pour combattre le tabagisme en France. Un dispositif couplé avec l’annonce du remboursement de 150 euros du sevrage tabagique. Pourquoi ne pas le rendre totalement gratuit ?« Il n’y a aucune explication logique au non remboursement des médicaments d’aide au sevrage tabagique en dehors de choix stratégiques de l’assurance maladie », balaye Philippe Castera.

Pourquoi cette opération n’a-t-elle pas été réalisé avant ? Le lobbying des industriels du tabac est considérable et les députés sont souvent fumeurs. «La prévention est le parent pauvre en France. De même, le respect de la liberté de chacun est sacré en France et les demandes de changements de comportement sont considérées comme intrusives par certains ».

Malheureusement il faudra plus d’un mois pour que les politiques prennent au sérieux la question du tabagisme. Chaque année, il tue 73 000 personnes, soit un fumeur sur deux . Comme dirait Albert Londres dans son ouvrage Au Bagne rédigé en 1923:  « j‘ai fini, au gouvernement de commencer ».

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Audrey Parmentier

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