La Méca de Bordeaux : genèse d’un lieu culturel fort

La Nouvelle-Aquitaine a une vie artistique rythmée. Trois acteurs culturels phares en font battre son cœur : d’un côté le Fonds Régional d’Art Contemporain (FRAC Aquitaine) et sa formidable collection ; l’Office Artistique de la Région Nouvelle Aquitaine (OARA) occupe quant à lui les scènes du territoire, tandis que l’agence écla soutient les professionnels de l’écrit, du cinéma, du livre et de l’audiovisuel. Aujourd’hui séparés, ils se réuniront dès la rentrée 2018 au sein de la Maison de l’Economie Créative et Culturelle (méca), pour former une « coloc créative ».

La méca s’érige tout doucement en face des boîtes et des bars des quais de Paludate. Ce bâtiment de 14 000 m², confié aux architectes et designers danois BIG (Bjarke Ingels Group), alliés aux parisiens de Freaks , a pour vocation de dynamiser l’art et la culture en Nouvelle-Aquitaine. Bordeaux va pouvoir s’affirmer comme capitale « non seulement de la Région, mais aussi comme capitale culturelle européenne. Il lui manquait ce type de lieu fort, comme l’ont par exemple Bilbao ou Barcelone » affirme Frédéric Vilcocq, conseiller technique en chef du projet porté par la région.

 

© BIG – l’art imprégnera les lieux – ici la terrasse – sous des formes monumentales.

 

Ce nouvel espace, c’est un bouleversement pour ses futurs locataires. Tous propagent ou soutiennent l’art dans des domaines variés : art contemporain avec le FRAC Aquitaine, spectacle vivant pour l’OARA, et soutien aux professionnels du livre et du cinéma avec écla. Les nouvelles possibilités sont foisonnantes pour ces structures. Comment vont-elles utiliser et faire vivre la méca?

Une cohabitation pour une ébullition artistique

La méca est un projet qui mûrit dans l’esprit de la région depuis 2006. D’abord pour offrir un espace plus adapté au FRAC Aquitaine et sa collection de plus de mille oeuvres. Puis finalement Alain Rousset, président de la région, propulse ce projet plus loin : créer un outil pour accompagner les mutations de l’économie culturelle, tout en laissant champ-libre à des expérimentations transdisciplinaires. L’OARA et l’agence écla sont alors intégrées au projet.

Pour Joël Brouch, directeur de l’OARA, cette cohabitation coule de source, car les trois entités avaient déjà des liens : « Avoir désormais une proximité physique favorise une rupture des frontières entre les disciplines. On va faire de cette cohabitation un outil, qui nous permettra d’avoir un dialogue artistique toujours plus fécond avec le territoire. » Mais aussi d’accueillir des professionnels très spécialisés venant d’univers extrêmement variés.

Ce sera comme intégrer une pépinière! – Aurore Combasteix, coordinatrice générale du FRAC Aquitaine

Ces agents sont complémentaires, mais avec des missions distinctes. L’agence écla n’a pas le même champs d’action que ses futurs colocs. Elle soutient des filières professionnelles: de l’auteur à la librairie indépendante, du réalisateur au producteur… L’OARA et le FRAC sont des opérateurs organisant des événements culturels. A la méca on trouvera donc toujours des journées thématiques (juridiques, rencontres…) très spécifiques à l’attention des professionnels du livre et du cinéma.  « Cela n’ampute en rien nos envies de croiser nos actions et nos publics » affirme Emmanuelle Schmitt, directrice générale d’écla. Aurore Combasteix, du FRAC Aquitaine, soutient elle aussi le fait que chaque instance ait son indépendance ainsi que sa particularité. Mais les retrouvailles seront inévitables, et même grandement souhaitées. Les émulations artistiques possibles sont immenses : « tout reste à écrire » glisse-t-elle avec excitation.

 

© BIG

 

Alors à quoi ressemblerait un de leur événement croisé ? Emmanuelle Schmitt se permet de supposer : « On pourrait très bien imaginer que le FRAC organise une exposition particulière, que l’OARA ferait coïncider avec une résidence d’artistes, et de notre côté nous ferions une sortie littéraire ou la projection d’un film que nous soutenons. » Les domaines artistiques avec lesquels écla travaille sont déjà eux-mêmes sujets à de multiples dialogues : « il y a des collaborations très importantes entre l’image et l’écrit: un roman devient un film, un film devient une BD, une BD un film d’animation, et ainsi de suite… ».

L’aventure s’annonce également féconde pour la grande diversité d’artistes qui s’y retrouveront. A l’évidence, ils ne demandent qu’à travailler dans des espaces organisés, ouverts comme celui-ci. D’une part pour consolider leur présence artistique, mais aussi pour innover, grâce entre autres aux nouveaux moyens techniques qu’ils auront à disposition.

Plus de moyens, plus de projets

Autre point de convergence sur les bienfaits de la méca: ses nouveaux locaux. Le FRAC Aquitaine, prépare d’ores et déjà son déménagement hors du Hangar G2 du quartier des Bassins à Flots. L’actuelle salle d’exposition est de 400 m², et malgré la grande qualité des œuvres exposées, on s’y sent vite à l’étroit. A la méca, on trouvera 900 m² dédié à la conservation de leur collection, et un peu plus de 1000 m² de salle d’exposition. Les matériaux des créations contemporaines se dégradent plus facilement que ceux des œuvres classiques. Ce nouvel espace représente un gain de temps en termes de manutention et de soins.

 

 

En addition à un auditorium de 80 places, une nouvelle scène qui avoisine les 400m² abritera les spectacles de l’OARA (contre 60 actuellement au Molière Scène d’Aquitaine). Ce qui en fera le plateau technique le plus imposant de la Nouvelle-Aquitaine. Au premier étage, un foyer pour les artistes en résidences : loges, cuisines, costumes et maquillage… Ces nouveaux moyens leur permettront d’accueillir des résidences longues, mais aussi de nouvelles formes de création : « on pourrait par exemple approfondir notre soutien à l’art du cirque, avec une alliance avec le numérique » évoque Joël Brouch. Aurore Combasteix assure que les artistes soutenus de longue date par le FRAC sont en confiance quant au nouvel espace de résidence qui les attend.

 

 

A « salle de spectacle », Frédéric Vilcocq préfère le terme de « plateau de travail » : « l’idée est d’offrir aux créateurs des conditions de travail optimales. Mais aussi de créer des synergies entre les publics et les structures, de sorte à ce que la méca ne soit pas un simple lieu d’accueil, mais une entité mouvante, où chacun participe à sa manière. » Quant à la place numérique : « nous souhaitons contrebalancer ses effets néfastes [téléchargements illégaux, désertisation des salles de cinéma] tout en soutenant les artistes qui s’emparent de ce nouveau medium ». Le FRAC Aquitaine va par exemple développer ses séries de webdocs « La conquête de l’art ». Une médiation dans l’ère du temps, pour une démocratisation ludique de l’art.

 

Objectif commun : une forte présence sur le territoire

Autre but : « incarner la Région culturelle ». Avec la réforme territoriale mise en place sous François Hollande, la Nouvelle-Aquitaine devient la région la plus vaste du pays. Pour écla, un nouveau territoire s’accompagne de nouveaux sites. L’agence aura donc aussi une agence à Limoges, Poitiers et La Rochelle, pour être le plus présent possible. Une ouverture nécessaire car « la culture c’est l’enrichissement, la rencontre avec l’autre » rappelle Emmanuelle Schmitt. Frédéric Vilcocq rappelle que les résidences et expérimentations seront toujours en lien avec des entreprises locales. Si des artistes ont par exemple besoin de bois, de tissus ou autres matériaux spécifiques, la proximité avec les acteurs de l’économie aquitaine sera privilégiée.

 

L’enthousiasme est donc généralisé pour ces acteurs culturels : « Dans une période où l’on ne parle de coupes budgétaires, un défi de cette envergure est un électrochoc qui va nous mener vers de nombreux projets » Joël Brouch. Quant à Aurore Combasteix « le projet sera à la fois bénéfique pour les artistes, les publics et les opérateurs, on n’a donc pas de crainte! En revanche cela va demander une grande quantité de travail, avec une part d’inconnu. Mais on est une équipe soudée ».

Seul le temps pourra dire si ces ambitions mèneront au bouillonnement et à la vitalité culturelle tant attendue. La « ville endormie » en aurait en tout cas bien besoin.

 

TALINE OUNDJIAN

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