Mal-être en médecine: témoignage alarmant d’un étudiant

La Région et l’Université de Bordeaux lancent une étude de faisabilité à Pau et à Périgueux pour l’ouverture d’une première année commune aux études de santé (Paces), à la rentrée 2017. La délocalisation de cette première année de médecine dont la difficulté n’est plus à prouver, permettrait à certains jeunes étudiants de ne pas déménager à Bordeaux. En effet, la proximité géographique du cadre familial et amical rentre en ligne de compte pour la réussite des concours. La fragilité psychologique des étudiants en médecine reste très problématique. Témoignage de Paul, qui a fait une « dépression inattendue» lors de ses deux premières années de médecine.

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Lorsqu’il évoque ses deux années de médecine, Paul s’assombrit. Bachelier scientifique avec mention assez-bien en 2012, Paul est un élève classique : pas très brillant au lycée, plus par « flemme que par manque de capacités ». Il est fils de médecin, élevé dans une famille stable et aisée de Pau. Il a beaucoup d’amis et aime faire la fête, bref, il n’a «pas à se plaindre».

En septembre 2012, il entame une Paces avec l’idée de devenir psychiatre. La ville de Pau, où Paul a grandi, n’offre pas une formation universitaire de médecine. Il doit donc quitter le foyer à 18 ans, mais qu’importe il suit ses ambitions. « J’ai toujours été fasciné par les névroses, la folie: faire médecine m’est apparut comme une évidence ». Paul souligne qu’il n’avait pas songé à une autre orientation ou à un autre métier, qui lui aurait permis d’accéder au milieu soignant.

« L’orientation, en classe de Terminale et au lycée, est inexistante voire inefficace. Et médecine reste la voie royale. »

Il précise que les trois quarts de ses camarades de classe se sont destinés à la Paces. Aujourd’hui, deux d’entre eux ont réussi le concours. On comprend alors mieux l’affluence, devenue ingérable sur les bancs de la fac de médecine. En 2015-2016 l’université de Bordeaux a totalisé 2666 étudiants.

Il faut avoir à l’esprit que ce cursus est commun à plusieurs professions de santé, ce qui multiplie inévitablement le nombre d’étudiants. La Paces règlemente l’accès à quatre professions octroyant un diplôme d’État, par des concours sélectifs contrôlés par un numerus clausus drastique. Cette concentration dans une seule année sélective date de 2010. En 2015-2016, seulement 344 futurs médecins ont pu franchir les portes de la deuxième année.

Avant de se lancer de cette aventure périlleuse, Paul avait conscience de toutes ces difficultés, mais persuadé comme les autres qu’il en «était capable», il a franchi le pas sans trop se poser de questions. La réalité des deux années qui vont suivre est plus amère.

Son installation à Bordeaux et le doigt dans l’engrenage

Comme il est de notoriété publique que la Paces est une véritable course contre la montre, ses parents louent un studio dans le quartier de la faculté de Bordeaux, pour 500€ par mois. Les propriétaires profitent de la demande importante des étudiants pour gonfler les prix à outrance. «Mais ça n’avait pas d’importance pour mes parents, je faisais médecine». Paul s’installe donc en septembre, dans son 20m2, à 2 minutes à pied de la faculté et de son écurie.

Dans le jargon des «primants» (les étudiants de Paces), une écurie est en fait une classe préparatoire privée, permettant aux étudiants d’approfondir les cours de fac avec des professeurs qualifiés ou de réaliser des concours blancs. Ce sont des structures complémentaires aux cours obligatoires de la fac. Les étudiants qui ont les moyens de payer ce complément privé, s’assurent des chances supplémentaires de réussite au concours. Ces prépas privées sont en concurrence et affichent des taux de réussite toujours plus attractifs. Elles facturent leurs services en moyenne 2500€ l’année. Une somme non négligeable pour des parents qui paient déjà un loyer. Mais l’affaire est juteuse pour ces entreprises qui savent à quel point, les familles sont prêtes à investir pour l’avenir de leur enfant.

Au bout d’une semaine de cours, Paul a déjà la tête sous l’eau. «Je n’avais jamais eu un tel rythme de travail». Ses journées sont chronométrées: sur 24 heures, 8 sont consacrées à dormir, 14 au travail.

Les sorties et le sport sont à bannir, on dort Paces, on mange Paces. Il n’y a plus que ça qui compte. La vie sociale se résume aux discussions autour du concours avec les camarades de classe, qui sont inévitablement des concurrents. Les écuries cultivent cette compétitivité entre les élèves. On ne se mélangeait pas avec les autres écuries, on restait entre nous.»

Le « premier quad », la « soirée post-partiel » et le début de la déprime

A la fin du premier semestre le classement tombe, Paul est classé 1000ème, un résultat décevant, qui peut déjà laisser présager un redoublement. Pour fêter la fin du « premier quad », les associations étudiantes organisent une « soirée de post-partiels ». L’occasion pour tous de décompresser, parfois avec outrance. «Nous avions tous perdus l’habitude de sortir, de boire un verre entre amis. Cette fête était la première depuis 3 mois, alors forcément avec la fatigue, la pression et l’alcool, les gens craquent.» Nombre de ses amis dérapent, s’évanouissent ou sont incapables de se souvenir de leur soirée.

Ma consommation d’alcool étant exceptionnelle, je faisais en sorte de profiter un maximum mais je n’arrivais plus à consommer raisonnablement. Mes fêtes se soldaient par des trous noirs et des regrets ; le retour à la réalité n’en était que plus difficile car il fallait absolument se remettre au travail.

Après les vacances de Noël, la fatigue s’accumule et il faut pourtant redoubler d’efforts. Le jeune étudiant regrette de ne pas voir ses amis et sa famille plus souvent, il ressent un intense besoin de dormir. «On ne se rend pas compte que l’on sombre, tout ça se fait très lentement. J’ai commencé par perdre l’appétit, puis à beaucoup dormir. Je prenais du retard sur mon travail et je culpabilisais lorsque j’entendais mes amis se féliciter de leur efficacité.»

Paul ne voit ses parents qu’une fois par mois, ses amis encore moins fréquemment. Ses camarades, dans la même dynamique, ne peuvent pas déceler un mal-être. A l’écoute de son récit, il est frappant d’observer l’absence d’adultes référents. Les professeurs responsables des cours à la faculté sont débordés, les amphithéâtres étant surchargés, le même cours est souvent projeté dans plusieurs salles différentes.

Tout devient très mécanique, l’apprentissage n’en est plus un, il s’agit plutôt d’ingurgiter des montagnes de chiffres, de formules.

La lente descente aux enfers

Paul redouble, il entame sa deuxième première année avec inquiétude. Sans trop de conviction il se met au travail, mais les résultats du premier trimestre sont incontestables, à moins d’un miracle au deuxième semestre, il ne passera jamais en deuxième année. Paul décide de tout arrêter. « Je me suis dit qu’en arrêtant tout redeviendrait comme avant, mais je me trompais. »

Cet acharnement au travail sans aucun résultat ni aucune reconnaissance détruit son amour-propre. « Je n’avais plus confiance en moi, d’autant qu’il me fallait attendre la rentrée suivante pour me réorienter et me relancer dans des études. » Le jeune homme passe six mois à sortir et boire outre-mesure, souhaitant oublier « ces années gâchées. »

J’ai un ou deux amis qui avaient arrêtés de s’alimenter, qui consommaient des médicaments pour booster leurs capacités ou pour ne pas ressentir la fatigue. C’est peut-être symbolique mais une de mes amies consommait 15 cafés par jour !

Aujourd’hui Paul est en troisième année dans une école privée de psychologie à Paris. Il a repris confiance en lui à force de bons résultats et d’encouragements, mais alerte sur la situation. « La dépression chez les étudiants est tabou. Les études de médecine sont réputées difficiles, donc il est paraît normal de passer par un peu de souffrance. » Pourtant entre souffrance et dépression il n’y a qu’un pas. Une étude, relayée par le Figaro, le prouve. Des chercheurs dressent un constat très préoccupant de la santé des soignants aux États-Unis. Ainsi, 30% des étudiants seraient touchés par un syndrome dépressif.

Raphaëlle Chabran

 

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