La lutte anti-gaspillage à portée de smartphone

Il est 19 heures 30, et dans le centre-ville de Bordeaux, les stands de restauration servent leurs derniers clients de la journée. Parmi cette clientèle de la dernière heure, certains viennent chercher bien plus que des plats préparés ou des viennoiseries : grâce à une application disponible sur smartphone, il est possible de récupérer à des prix bien plus bas que d’ordinaire des produits qui ne sont pas partis dans la journée. Une façon originale de réduire la quantité d’aliments jetés inutilement aux ordures, alors que se tient dans tout le pays la journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire le 16 octobre.

C’est un des maux du siècle : selon une étude de l’Ademe publiée en 2016, la France a jeté 10 millions de tonnes de nourriture encore consommable, ce qui équivaut à un coût de 16 milliards d’euros. C’est en réaction à ce constat que l’application Too Good To Go est née, d’abord au Danemark en 2015, puis dans de nombreux autres pays européens en 2016, dont la France, qui venait alors de devenir un pays précurseur dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, avec le vote d’une importante série de lois. Le concept est simple : les commerçants intéressés commencent par inscrire leur enseigne sur l’application. Ensuite, une fois la liste de partenaires établie, le client peut choisir un des partenaires, et commander via sa carte bancaire sur l’application. Il ne reste plus qu’à aller collecter sa portion d’invendus, qui sera composée d’un assortiment de produits choisi par le commerçant ou le client.

Extraits de ADEME & Vous n° 96

 

Des challenges toujours plus nombreux et spécifiques

Toutes ces bonnes intentions ne résolvent pas la problématique déterminante du financement. Pour se lancer en France, Lucie Basch, à l’origine de l’application, a recouru au financement participatif via la plateforme KissKissBankBank. L’enjeu était en effet plus important qu’au Danemark, où l’application a déjà rencontré un franc succès : alors que les Danois ont réussi à baisser de 25% le gaspillage alimentaire au sein de leur territoire, la France reste peu engagée contre le gaspillage alimentaire, avec 10 millions de tonnes de nourriture gaspillées chaque année. Avec un objectif dépassé de tout juste 200€, le résultat de la campagne de financement révèle l’intérêt relatif porté à l’initiative. Ce pactole de lancement récolté, il a fallu développer un modèle de financement pour rendre pérenne le système. C’est pourquoi une commission de 1 euro est prélevée sur chaque commande passée. Un mode de financement qui impose à l’application une couverture la plus développée possible.

Pour couvrir plus efficacement les différents territoires de l’Hexagone, l’équipe Too Good To Go a déployé six responsables région. Elise Garcia, en charge du sud-ouest, nous en détaille les attributions : « on a chacun la tâche de démarcher de nouveaux commerçants partenaires, qu’il s’agisse de franchisés ou d’indépendants, mais on doit aussi être des relais en terme de communication, c’est-à-dire parler de l’application mais aussi participer à des forums et des événements anti-gaspi ». Pour chaque nouvelle ville couverte par l’application, il y a des défis spécifiques à relever, et Bordeaux n’a pas échappé à la règle : « la ville a une vraie image de qualité concernant par exemple certaines pâtisseries de renom, c’est pour ça que le vrai défi aura été de convaincre les commerçants trendy et branchés que l’anti-gaspi pouvait être compatible avec leur image de marque. C’est la raison pour laquelle certains sont encore réticents à nous rejoindre ».

Les restaurateurs de Bordeaux séduits par « l’anti-gaspi »

Les commerçants sont de plus en plus nombreux à répondre positivement aux démarchages des responsables de l’application. Dans une boutique du centre-ville, le propriétaire raconte : « quand le représentant de l’application est venu nous démarcher, on a tout de suite été séduit par le concept, qui est très dans l’air du temps. Etant donné que l’on a un certain nombre d’invendus, on préfère plutôt ça que de juste jeter ce qui peut encore se manger ». Cela lui permet de terminer chaque journée avec nettement moins d’invendus, mais les usagers de l’application ne se convertissent pas forcément en clients fidèles pour autant.

Ce soir-là, dans une autre enseigne franchisée de boulangerie-pâtisserie, les usagers de l’application ne sont pas nombreux. D’après le responsable, « il y en a trois qui ont commandés. C’est un nombre de commandes à peu près normal pour nous, mais d’autres partenaires plus grands font souvent cinq à huit commandes par soir. D’autres partenaires préparent parfois à l’avance des portions de leurs invendus, mais nous préférons laisser le choix à l’usager quand il arrive ». Son équipe, « jeune et motivée », a démarré son partenariat avec l’application il y a deux mois, et si l’expérience s’avère être un succès, elle sera alors étendue aux deux autres établissements de la franchise à Bordeaux. Très séduits par la démarche de lutte contre le gaspillage alimentaire, les trois vendeurs de cette boutique ont même établi un autre partenariat avec une association qui va redistribuer le reste des invendus aux sans-abris. « C’est gagnant-gagnant : nous on évite de jeter des produits encore consommables, et ceux qui ne peuvent pas se payer de repas décents peuvent en profiter », s’enthousiasme le responsable.

Quelques-uns des invendus qui partiront dans la soirée.

 

La population bordelaise de plus en plus sensibilisée

Les utilisateurs de l’application ne sont pas pour autant des personnes particulièrement dans le besoin. La première des commandes passées ce soir-là à la boutique est faite par un jeune couple, qui explique faire appel à l’application seulement une à deux fois par semaine : « ce n’est pas un vrai besoin, mais ça dépanne bien quand on a la flemme de cuisiner ou de faire les courses ». Arrivé à vélo pour prendre sa portion, un autre utilisateur explique ce qui l’amène ce soir : « les commerces de ce type, qui vendent des produits plutôt destinés à se faire plaisir, j’y vais dans l’idée de faire des économies. Mais depuis que j’ai commencé à utiliser l’application il y a deux semaines, j’ai pu aussi aller voir d’autres commerces, pour récupérer de la viande, du poisson, des fruits et légumes… Et là, on participe vraiment à la lutte contre le gaspillage alimentaire, puisqu’il s’agit de produits qui vont périmer assez rapidement ».

La péremption des denrées suscite parfois l’insatisfaction de certains clients, comme le montrent certains avis négatifs laissés sur la page Facebook de l’application. Il y a bien sûr le risque sanitaire que la consommation de produits périmés peut présenter, particulièrement en ce qui concerne la viande, qui est plus rapidement source de maladies. Au-delà de cette problématique en elle-même, les utilisateurs font le rapprochement avec les prix, qu’ils ne trouvent pas en adéquation avec la qualité proposée. En ce qui concerne le cas spécifique de Bordeaux, il n’y a pas encore eu assez de retours pour déterminer ce qui nécessite une amélioration, selon Elise Garcia. « Ce qui est sûr, c’est que les retours qu’on a eu pour l’instant montraient une vraie attente de voir plus de commerces sur l’application. Aujourd’hui, plus de 75% des portions mises à disposition sur l’application partent. Pour ce qui est des préférences des utilisateurs, ce sont surtout les primeurs et les traiteurs, donc beaucoup de repas complets ». Dans l’immédiat, l’équipe de Too Good To Go se lance dans un nouveau challenge : un partenariat pendant tout le mois d’octobre avec le site de covoiturage GoMore, qui permet d’associer à chaque trajet commandé un repas offert. De quoi renforcer l’impact de l’application, qui à l’heure actuelle peut se targuer de sauver une tonne de nourriture par seconde dans le monde, quand plus de 40 000 tonnes sont jetées dans le même temps.

Théotime Roux

Voir aussi : l’article de Narjis El Asraoui sur l’application, alors tout juste lancée à Bordeaux.

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