Les petites histoires du Trophée Eric Bompard

Qui ne s’est jamais posé, un dimanche après-midi sur le canapé, pour regarder le patinage artistique ? Derrière les paillettes des costumes des patineurs, les sauts impressionnants, la musique et les jolies danseuses, se cache un milieu très codifié. Plus qu’une compétition de patinage, c’est un petit village, avec ses personnages forts et ses petites histoires, qui a posé ses bagages, pour la première fois, à la patinoire Mériadeck de Bordeaux.

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Au Trophée Bompard, les cultures se mélangent.

« On a beaucoup de chance aujourd’hui, les tennismen un peu moins. On va pouvoir diffuser ! » s’exclame Didier Gailhaguet, président de la Fédération française des Sports de Glace (FFSG). Le trophée Eric Bompard s’est délocalisé pour la première fois à la patinoire Mériadeck de Bordeaux. Celle qu’on appelle « le petit Bercy », deuxième plus grande patinoire de France, a accueilli pendant quatre jours certains des meilleurs patineurs mondiaux.

Les compétitions de patinage artistique, c’est avant tout une constellation de personnes très différentes qui se retrouvent toutes les semaines. Des patineurs qui s’échauffent, des journalistes qui courent entre la salle de presse et la zone d’interview, des spectateurs agités, toujours sur le qui-vive, dans l’attente d’un autographe. Ces amateurs éclairés viennent du monde entier pour se rejoindre, le temps d’un week-end, autour d’une seule et même passion : le patinage.

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Florent Amodio regarde, depuis les gradins, le couple français JAMES/CYPRES patiner, avant son propre passage.

Dès l’arrivée à la patinoire, on ne parle que d’une chose : le « kiss and cry » –  Endroit où, assis sur un banc, les patineurs attendent avec impatience l’appréciation des juges sous le regard des caméras et des spectateurs – . Perché au deuxième étage, les patineurs devaient, en sortant de glace, prendre l’ascenseur en moins d’une minute pour recevoir leurs notes. « Je n’ai jamais vu ça », explique le kazak, Denis Ten, « C’est une nouvelle expérience. C’est ce qui va me faire penser à la France maintenant ».  À cela, Didier Guailaghet répond : « On a voulu briser les codes. L’année prochaine, on installera le « Kiss and cry » directement dans les gradins, pour mettre encore plus de proximité avec le public ».

Et ce n’est pas le seul problème qu’a rencontré Franck Boucher, directeur d’Axel Vega, propriétaire de la patinoire. Dès le premier jour, les sportifs se plaignaient : « À l’entrainement, la qualité de la glace était très mauvaise. On faisait des trous partout. Pour la compétition, elle était bien meilleure », expliquait Maxim Kovtun, médaillé d’or pour la Russie dans la catégorie Homme. « L’installation de la glace a été un véritable marathon. À cause d’un concert la veille, on a du enlever la scène, arroser la glace, enlever les peintures au sol des entrainements de Hockey et installer tout le kit d’éclairage nécessaire pour les besoins télévisuels. On a eu un impondérable de temps », confie Franck Boucher, rassuré que le Trophée soit enfin terminé.

Les français Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron savourent pleinement leur 1ère place en Danse sur glace

Sur le « Kiss and cry », les français Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron savourent pleinement leur 1ère place en Danse sur glace

La petite guerre pour la présidence de la FFSG

Patineur un jour, patineur toujours. Le milieu du patinage artistique est une grande famille. Gwendal Peizerat, champion olympique en 2002, est venu soutenir les nouveaux espoirs du sport. « Ce qui me chagrine, c’est qu’il y a de moins en moins de patineurs français. C’est la première fois qu’il n’y a qu’un seul couple français en Danse sur glace, par exemple. Pourtant le public continue d’apprécier ce sport, on le voit d’ailleurs avec des programmes comme « Ice show » à la télévision ».

Mais Gwendal n’est pas seulement là comme spectateur. L’an dernier, il s’est présenté à la gouvernance de la FFSG contre l’actuel président, Didier Gailhaguet. C’est une petite guerre qui se mène au sein de la Fédération, entre les anciens, amis du président en poste, et les fans clubs qui soutiennent Gwendal. « On a monté un collectif, ce n’était pas un coup de bluff. On a d’ailleurs eu le soutien de plus de clubs que l’actuel président. Le problème c’est que les grands clubs ont plusieurs voix. C’est ça qui nous a fait perdre ». Monsieur Gailhaguet, quant à lui, voit une défaite écrasante. « Je ne répond pas aux jaloux », affirme-t-il.

Davantage « entraineur que gestionnaire « , Gwendal lui reproche de ne pas être assez proche des collectivités territoriales – l’ancien patineur est conseiller régional dans le Rhône -. Le président, abasourdi par ces critiques, explique qu’ « au contraire, on travaille beaucoup avec les collectivités. On a de nombreux partenariats avec des villes de province, et notamment Lyon. Je ne sais pas de quoi il se plaint. On a quand même décentralisé les championnats du monde, il y a deux ans, à Nice ».

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Première diffusion en direct du Trophée Bompard sur France 2. Après quelques blagues de Philippe Candeloro, les trois commentateurs sont prêts à prendre le relais sur la Coupe Davis.

Un Trophée Bompard, ne serait d’ailleurs pas un trophée Bompard sans la présence de ses trois commentateurs préférés : Philippe Candeloro, Nelson Monfort et Annick Dumont. Errants dans la patinoire, ils attendent impatiemment la diffusion du trophée sur France Télévision. Tout est prêt pour que les trois amis puissent prendre le relais sur la Coupe Davis. « C’est sûr que France TV préfère miser sur trois heures de tennis qui rapporteront beaucoup plus de téléspectateurs que sur le patinage », confie Philippe Candeloro.

Nelson Monfort, qui a du choisir entre la Coupe Davis et le Trophée Bompard, explique : « Dans un cas je suis interviewer, dans l’autre cas je suis commentateur et présentateur. Le choix a été très rapide. J’aurais souhaité que les calendriers s’entendent, mais c’est ainsi ». Le trio ne regrette pas du tout d’avoir fait le déplacement : « ça a d’la gueule quand même », déclare Philippe Candeloro.

« Il est rare que je prenne du plaisir sur glace »

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Un supporter russe a fait tout le chemin pour venir encourager sa protégée. Un bouquet de fleurs à la main, il l’attend tous les soirs à la sortie des loges.

C’est déjà la troisième fois que l’hymne national de l’ex-Union soviétique résonne dans la patinoire. Dans le pays de Poutine, le patinage artistique est le deuxième sport national, après le Hockey sur glace. « Chez nous, on diffuse tous les grands prix en direct à la télévision. C’est bien plus important que le football. Les patineurs sont des stars, très populaires sur les réseaux sociaux », expliquent deux journalistes russes, qui ne se quittent pas d’un poil.

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Julia Lipnitskaia, star du patinage russe, ne s’est toujours pas remise de sa défaite aux JO de Sotchi, en individuel.

Ce qui rassemble les patineurs soviétiques, ce sont trois choses : la nonchalance, l’orgueil et le fait qu’ils n’essayent pas de dire un mot d’anglais. Quand on leur parle de leur performance, c’est la technique qui prime. Pour eux, être sur la glace ne consiste pas à s’amuser. « Il faut que je continue à progresser pour faire mon job et rendre les gens qui me soutiennent heureux. Il est rare que je prenne du plaisir sur glace », explique Konstantin MENSHOV, arrivé second au programme court. D’ailleurs, personne n’aurait souhaité être là à sa sortie de piste. Son entraineur, fou de rage à cause de certaines erreurs, refuse d’être filmé et pousse tout le monde sur son passage : « Пиздец, Пиздец, Пиздец ! »

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Jean-Christophe Berlot, au milieu des spectateurs, publie 4 articles et 2 interviews par jour sur le Trophée.

C’est ce que regrette le nostalgique Jean-Christophe Berlot, créateur du journal Patinage Magazine : « Il y a un déséquilibre dans le patinage féminin entre « le package », les américaines par exemple, qui ont la grâce et de jolies postures, et ce que j’appelle les perceuses électriques ». Cela fait 28 ans que le magazine existe, mais cet ex-ingénieur, passionné et toujours souriant, travaille également pour Ice Challenge, un site web aux Etats-Unis. « C’est très rare que les américains fassent confiance à un français pour écrire leurs articles. Je ne suis ni patineur, ni journaliste. J’aime juste partager ma passion ».

L’aura du Trophée Bompard traverse les frontières

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Russe, chinois, anglais, français, allemand, la traductrice officielle de la FFSG change de langues, comme de chaussettes.

En conférence de presse, les langues se mélangent. Tout le monde parle anglais, mais les questions sont posées par les journalistes directement dans la langue de l’athlète. Russe, japonais, chinois, une traductrice a le rôle crucial de faire la médiatrice. D’origine allemande, elle travaille pour la fédération depuis de nombreuses années. « C’est une personne impressionnante. Elle est très intime avec les sportifs », explique un journaliste.

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L’hollandais Richard, aux premières loges pour la compétition des couples.

 

Dans les gradins aussi, le français se fait rare. Richard est banquier. Cet hollandais, du haut de ses deux mètres, la quarantaine, ses petites lunettes sur le nez, attend près du « kiss and cry » pour avoir un autographe. « Je viens de Maastricht exprès pour la compétition, bien qu’il n’y ait aucun hollandais en course. J’ai découvert ce sport aux championnats du monde à Nice, depuis je vais à toutes les compétitions en Europe ». Il sera d’ailleurs à Barcelone la semaine prochaine.

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Pavel est très fier des victoires de son pays. A chaque diffusion de l’hymne national, il se lève et met son drapeau sur ses épaules.

Pavel et son ami Alexey viennent tout droit de Moscou. Fans de patinage artistique et surtout de leur patineurs champions olympiques en titre, les deux docteurs ont parcouru des milliers de kilomètres pour assister à la compétition. « En Russie, le monde du patinage est très corrompu. Une dizaine de revendeurs achètent l’ensemble des tickets à des prix normaux et les revendent beaucoup plus cher. C’est bien plus compliqué d’aller à une compétition russe que de faire le voyage jusqu’en France ».

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Tout droit venues de Tokyo, elles attendent avec impatience le passage d’Inoué Haruka

Assises au premier rang, elles ont tous les drapeaux des pays en compétition. Mais c’est le blanc et rouge qui vole le plus haut. Les trois amies japonaises ont fait tout le chemin pour venir soutenir leur petite championne nationale : Inoue Haruka. « D’habitude, on la regarde à la télévision. Mais, cette fois-ci, on a eu envie de vivre l’expérience en direct. Le patinage artistique est très populaire au japon. La France également, on a donc voulu combiner nos deux passions ».

 

Les cris et les chansons résonnent dans la patinoire. Le club des supporters français est bien présent.

« Brian avait un réel mépris pour son peuple »

« Oh Chafik, il est beau et tellement gentil ! Brian (Joubert) il était bien plus désagréable, il avait vraiment un mépris pour son peuple », confie Corinne. Créé dans les années 90 par la FFSG, le Club des supporters de patinage artistique français regroupe une centaine de passionnés, qui se retrouvent tous les ans pour les plus grandes compétitions de France et d’Europe. « A force de venir encourager l’équipe de France, ils nous connaissent bien. On a presque des relations intimes avec eux. Dans le groupe, il y a des parents et des grands-parents de patineurs », explique Delphine Roustan, présidente de l’association depuis trois ans.

Et cette équipe de France est bien plus qu’une simple équipe sportive. Si les filles du groupe, Maé, Laurine, Gabriella et Vanessa, se font plutôt des « soirées sushis », les garçons préfèrent, eux, jouer au football avant l’entrainement. « Sur glace, on est vraiment dans un sport individuel, donc ça nous fait du bien de jouer en collectif », admet Chafik Besseghier, espoir du patinage français masculin. « On ne se retrouve presque qu’aux compétitions, comme on s’entraine tous aux quatre coins du monde, mais on est une équipe qui s’aime et je pense que ça se sent », confie Florent Amodio, ex-champion d’Europe.

L'équipe de France se détend avant la compétition.

Telle une grande famille, l’équipe de France se détend avant la compétition.

D’après les bruits de couloirs, le Trophée Bompard devrait revenir dans la capitale girondine l’an prochain. « Si la communication est mieux faite et qu’on éduque le public étranger et parisien à venir, ce sera une vraie réussite », affirme le directeur de la patinoire. Et ce n’est, en fait, pas une première, car le premier grand prix français, « Le Trophée de France » à l’époque, avait eu lieu, il y a exactement 20 ans, dans cette même patinoire.

Alice Fimbel-Bauer

EN BONUS : INTERVIEWS EXCLUSIVES avec Gwendal PEIZERAT, Nelson MONFORT et Philippe CANDELORO, tous les trois présents au Trophée Eric Bompard, à Bordeaux :


 

4 Comments
  1. Article original par son côté « vue des coulisses et des gradins »! On apprend des choses qu’on n’entend pas d’habitude… Bravo!

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