Jeu vidéo : les studios bordelais guettent l’arrivée du monstre Ubisoft

Annoncée en grande pompe au printemps 2017, l’installation d’Ubisoft risque fort de chambouler le secteur vidéoludique bordelais. Les studios indépendants comptent bien surfer sur la vague générée par l’installation du géant. Ready, set, go !

Les développeurs de Shiro Games bouffent du code et accoucheront bientôt d’un jeu de stratégie porté Vikings (©ThéoMercadier)

Dans la salle de réunion du studio Shiro Games, d’imposantes figurines de jeu de société se jaugent, prêtes à se sauter à la gorge et à exploiter le moindre recoin de la carte qui s’étale sous leurs pieds de plastique. Comme un rappel qu’avant d’être affaire de lignes de code, le jeu est un divertissement tangible, une histoire millénaire de confrontations, un phénomène social.

Sebastien Vidal, co-fondateur du studio, s’installe à la table : « Les jeux de plateau, on adore ça ». C’est pourtant sur PC et consoles que lui et sa dizaine de collaborateurs sortiront leur prochain titre, Northgard, jeu de stratégie en temps réel tendance scandinave. Il faut vivre avec son temps.

Un monde sépare a priori ce modeste – et performant – studio du monstre Ubisoft, troisième éditeur mondial de jeu vidéo qui n’hésite pas à balancer des centaines de millions d’euros dans ses productions pour les écouler dans tous les game shops de la planète. Et pourtant, ils seront bientôt voisins.

« Mais je suis pas photogénique » : Sébastien Vidal tape la pose dans son studio Shiro Games, situé à quelques pas du Miroir d’eau de Bordeaux (©ThéoMercadier)

Car c’est bien à Bordeaux que les créateurs de la mythique franchise Assassin’s Creed ont décidé de poser bagages. Et pas pour y développer de petits projets annexes.  Le PDG d’Ubisoft Yves Guillemot a ainsi assuré en marge de l’ouverture du studio que les 200 collaborateurs attendus à terme se concentreraient sur la production de jeux « AAA ». Bref, des blockbusters prestigieux à la Ghost Recon ou Watchdogs.

Et ce n’est pas par hasard que le géant a choisi la ville. Porté par une politique municipale volontariste et par le lobbyisme intensif du cluster Bordeaux Games, le secteur vidéoludique bordelais connaît un dynamisme des plus attractifs. Et ne demande qu’à grandir. « L’arrivée d’Ubisoft est une excellente nouvelle pour cet écosystème« , affirme ainsi Sébastien.

Assassin’s Creed Origins, sorti le 27 octobre, le genre de blockbuster ambitieux qui sortira des fourneaux d’Ubisoft Bordeaux (©Ubisoft)

Reste à savoir comment Ubisoft s’intégrera à ce secteur fait de relations fraternelles et prolifiques entre studios indés. « Les mecs de la plupart des studios sont devenus des potes », assure le boss de Shiro Games. À tel point qu’un rituel s’est mis en place, « Une bière sinon deux », rendez-vous fréquent de cette jeune communauté qui y réseaute, y parle projets et collaboration. Les gars d’Ubisoft iront-ils y boire des pintes ? 

Liberté créatrice

Fondateur de Manufacture 43, Alexandre Lutz, la trentaine, fait lui aussi partie des habitués de ces rendez-vous. C’est en 2016 qu’il a posé ses valises à Bordeaux avec d’anciens collègues pour se lancer dans l’aventure du jeu vidéo indé. Dans quelques mois sortira leur première production, un jeu rétro remis au goût du jour grâce à « des graphismes sympas et des mécaniques de gameplay qui font sens en 2017 ».

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     Un projet à des années lumières des blockbusters sur lesquels ils ont pu travailler par le passé, et comme Ubisoft en propose aujourd’hui. Comment vivent-il cette rupture ? Le mieux du monde :

C’est intéressant de bosser sur de gros jeux, mais c’est fou de voir à quel point c’est exaltant de travailler sur de plus petits projets, avec de petites équipes. On est partis en indé pour récupérer cette liberté créatrice qu’on avait quand on était étudiants. 

Deux salles, deux ambiances

Une communauté d’acteurs modestes, un géant qui déboule de nulle part : tous les ingrédients semblent réunis pour installer une concurrence potentiellement destructrice pour les moins solides. Cela serait vrai dans beaucoup de secteurs économiques. Pas dans celui du jeu vidéo.

« On ne joue tout simplement pas dans la même cour, il y a de la place », philosophe Thomas Sébire, fondateur de Glitchr. Car en tant que studio indé, les jeux qu’il produit visent des publics radicalement différents et ne se déploient pas sur les mêmes marchés que ceux du géant. Résultat : aucune compétition et des relations plus que cordiales. Le pied.

Chez Manufacture 43, on voit donc l’arrivée d’Ubisoft comme une aubaine. Et le studio compte d’ailleurs « prendre la vague » dès qu’elle se présentera. Comment ? Un peu tôt pour le dire, mais Alexandre Lutz assure que l’agilité de sa petite équipe lui permettra de s’adapter rapidement avec, à la clé, de possibles partenariats.

Motion Twin et Shiro Games partagent les mêmes locaux, preuve de la proximité qui règne entre les studios indés bordelais (©Théo Mercadier)

Gros sous

Très concrètement, la « vague » qu’il évoque s’apparente à un afflux massif de cash. Jusqu’à aujourd’hui, c’était exclusivement le puissant Centre national du cinéma (CNC pour les intimes) qui s’occupait de distribuer des sous à droite à gauche sur les projets qu’il jugeait porteurs. Pour les petits studios, ce crédit d’impôt jeu vidéo (CIJV) pouvait venir financer jusqu’à 50% l’ensemble de leur processus de productionUn bon gros coup de pouce.

L’arrivée d’Ubisoft pourrait bien initier l’ouverture de nouveaux programmes de subventions, notamment de la part de la région Nouvelle-Aquitaine, qui a tout à gagner à voir un pôle numérique international se développer sur ses terres. C’est en tout cas ce qu’observe Alexandre :

   Il y a des choses qui commencent à se mettre en place, à se normaliser. Ce qui existait auparavant était assez obscur mais on sent que leur arrivée commence à impacter la région et qu’il y a plus d’argent potentiel.

Il n’y a plus qu’à espérer que cette nouvelle manne publique soit distribuée en fonction des besoins, ce qui n’était pas vraiment le cas jusqu’à présent. Par soucis d’attirer les gros studios en France, le CNC a l’habitude de les arroser de subventions plus ou moins justifiées. En 2016, le premier bénéficiaire du CIJV n’était autre … qu’Ubisoft, qui réalisait un chiffre d’affaire d’environ 1,5 milliards d’euros la même année.

Théo Mercadier 

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