Un hôpital pour la faune sauvage en Aquitaine

Aucun animal n’est trop grand ni trop petit pour le Centre de sauvegarde pour la faune sauvage à Audenge, qui innove grâce à des méthodes importées du reste de l’Europe par sa jeune directrice.

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Je veux bien amener le chevreuil, mais n’oublie pas de nourrir la chauve-souris à 16h!” Manon Tissidre a 28 ans, et elle est la directrice du centre de sauvegarde Ligue de protection des oiseaux (LPO) Aquitaine depuis 2013. Elle fait un briefing avec son équipe de soignants avant de commencer un après-midi chargé. Au programme : lâcher de hérissons, nettoyage des locaux, nourriture de divers animaux, logistiques de transport, sans compter les arrivées imprévues… Le centre est constamment en mouvement. “C’est comme un service d’urgences dans un hôpital, mais assuré par des bénévoles!”, rit Manon.
Dans l’infirmerie, les nouvelles arrivées sont examinées et les premiers soins mis en place. Une buse y est en état critique après avoir ingéré du poison pour rats. L’oiseau réagit à peine quand on entre, souffrant en silence avec le bec à moitié ouvert, yeux ambrés fixés dans le vide. “Elle ne fera probablement pas long feu,” confie Manon, montrant les traces de poison qui sont restées sur ses ailes, un rose fluo chimique qui contraste violemment avec les plumes sablées.

Avec ce type d’empoisonnement, la buse n’a que 10% de chance de survie

Dans le reste du centre, on trouve bon nombre d’animaux d’espèces extrêmement variés, d’un chevreuil trijambiste (amputée suite à une collision avec une voiture) à deux minuscules rainettes émeraude collées à la vitre d’un aquarium. Ces dernières sont atteintes de blessures aux pattes, et suivent un traitement innovant qui pourrait sortir tout droit d’un épisode de Grey’s Anatomy. Pourquoi dépenser autant de temps et d’énergie sur des amphibiens aussi petits et communs? “Je tiens à soigner tous les animaux qu’on nous amène, même les nuisibles” insiste Manon. “Le but n’est pas de tous les sauver, même si on aimerait bien, mais plutôt de pouvoir les étudier, d’apprendre en les soignant.

Une approche “à l’anglaise”
Cette approche, qui diffère de la plupart des centres de soins d’animaux sauvages en France, est le résultat de quatre ans de voyage en Europe au cours desquels la directrice a pu observer et s’entraîner dans de diverses méthodes de soins. C’est la démarche au Royaume-Uni qui l’a le plus marquée, où les “Animal Hospitals” sont courants et les dispositifs mis en place pour la protection de la faune sauvage sont parmi les plus avancés du monde. “La-bas, la question de la sauvegarde des animaux sauvages ne se pose même pas,” affirme Manon, yeux bleus sincères, son regard direct.

Elle prend comme exemple St Tiggywinkles dans le Buckinghamshire qui se présente comme le meilleur hôpital pour la faune sauvage au monde, et où elle a pu passer plusieurs mois en stage. “Ils ont tout un laboratoire dans le centre, toute une partie de l’hôpital dédiée à la recherche.” Est-ce un modèle qu’elle souhaite  imiter ? “Absolument.” Le livre issu de St Tiggywinkles, Practical Wildlife Care (“Soins pratiques pour la faune sauvage”), fait d’ailleurs la base pédagogique de la méthode LPO Aquitaine.

Les rainettes blessées se tiennent compagnie

Suivant cette philosophie, l’euthanasie reste un dernier recours absolu. Une jeune renarde qui est arrivée au centre d’Audenge “avec toutes les maladies du monde” aurait sûrement été bonne candidate à un long sommeil. Sa tête est si pleine de croûtes qu’elle est déformée; sa queue démunie de poils ressemble davantage à celle d’un rat que d’un renard; une grande plaie dégoulinante de pus se trouve sur sa cuisse et, pour combler le tout, plusieurs de ses dents sont tombées à cause d’une infection. Elle se cache, maigre et peureuse, au fond de sa cage. Il est difficile d’imaginer un animal plus mal au point.

Pourtant, le centre et ses bénévoles font tout ce qu’ils peuvent pour la sauver, et, aux dernières nouvelles, ça avait l’air de marcher. Sa tête ressemblerait désormais davantage à une tête qu’à une croûte poilue; la plaie guérirait doucement mais sûrement grâce à une thérapie laser coûteuse mais efficace et, même si ni les dents ni la fourrure de sa queue ont repoussé, le jeune animal serait plus vif, offrant un l’espoir de pouvoir le relâcher un jour.

La philosophie en pratique
Les locaux du centre, situés à Audenge, petit village près du Bassin d’Arcachon, sont tout neufs (inaugurés en octobre dernier), propres et brillants. Ils comportent 400 m2 de locaux de soins, 15 volières d’émancipation progressive, 8 enclos et même des piscines servant à la réhabilitation des oiseaux aquatiques. Avec plus de 2 500 patients accueillis chaque année, il y a un va-et-vient constant de personnel et d’animaux.

Ces derniers doivent souvent être transférés (chez des vétérinaires, par exemple), mais l’organisation n’est pas toujours facile. “Si tu veux, je prends la renarde dans ma voiture pour l’amener au véto, » suggère Manon à une soignante aux cheveux courts et aux yeux verts. Muriel Bourgeois, 24 ans, est une des rares salariées que compte  l’hôpital de la faune (ils sont quatre en tout). “ T’es sûre de toi? Avec la galle et tout ?” Manon concède avec une expression de dégoût. “T’as peut-être raison, je vais  prendre la Kangoo plutôt.

La pesée des hérissons

En plus des salariés, l’hôpital compte un grand nombre de bénévoles sans lesquels il ne pourrait pas marcher. Ils seraient près de soixante à venir au centre, et “innombrables” en-dehors selon Muriel. Leur temps aujourd’hui est pris à s’occuper des hérissons. “C’est la saison”, explique-t-elle. “Tous les ans, à la fin de l’automne, on doit faire le  tri entre des hérissons qui sont trop jeunes et donc trop petits pour survivre à l’hibernation, et ceux qui sont prêts à le faire.” Avec l’aide de deux bénévoles, Sandra et Sophie, Muriel doit en peser une cinquantaine pour estimer leurs chances de survie s’ils sont relâchés.

Leurs piques sont peintes avec différentes couleurs de vernis à ongles selon le poids, prêtant un petit côté punk à ces créatures épineuses. Ceux qui sont assez lourds seront amenés par Muriel sur un terrain privé, où ils pourront frimer avec  leurs épines colorées en toute sérénité. Ça fait énormément de travail, non? “C’est normal, après qu’on ait passé des mois à s’occuper d’un animal on a pas envie qu’il se prenne la première bagnole qui passe,” dit-elle en haussant les épaules.

Une communication au point
Si le centre de soins reçoit de plus en plus d’animaux tous les ans, ce n’est pas directement lié à des facteurs externes. “Si on accueil davantage d’animaux, c’est parce qu’on communique plus,” explique Manon, assise à son bureau durant une rare pause. La page Facebook du centre LPO Aquitaine en est témoin, avec presque 10 500 ‘likes’ au dernier regard.

Cécile Dolibois, qui a apporté une des rainettes au centre après l’avoir trouvée dans un rayon de supermarché, dit avoir fait connaissance de l’hôpital LPO par le moyen de ce réseau social. “Je suis abonnée à la page, et quand j’ai trouvé la reinette mal en point j’ai directement décidé de l’amener au centre.” Pour elle c’était “l’occasion de le découvrir en vrai et faire une bonne action.” La page est mise à jour régulièrement avec des photos et des nouvelles des animaux qui sont en train d’être soignés, permettant de créer un lien dynamique avec les internautes.

La rainette de Cécile

La page Facebook permet aussi de faire la publicité de la collecte de fonds la plus récente du centre, un ‘coup de pouce’ qui se fait sur la plateforme HelloAsso et a recueilli aujourd’hui près de €17 000 de son but de €25 000. Ils fonctionnent avec “des moyens d’assos, quoi” dit Manon en souriant. “Sans les dons et surtout les bénévoles, ce qu’on fait serait vraiment impossible.
Heureusement qu’ils sont là, alors, pour faire marcher ce centre dynamique et hors normes. Vu son penchant pour l’innovation, l’hôpital pour animaux d’Audenge sera longtemps au premier plan de la recherche et du soin de la faune sauvage. Manon et son équipe sont, elle le dit elle-même, des “pionniers en territoire vierge”, mais ils en ont relevé le défi, et il serait difficile maintenant de les arrêter.

Amy Mcarthur

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