Galop d’essai réussi pour la street impro bordelaise

Trois contre trois, zéro règle, et une belle liasse de billets à la clé… Voici la devise du Punch Club. Que l’on se rassure, on ne parle pas ici de combats de boxe clandestins mais d’une ligue d’impro québécoise. À l’occasion de sa tournée européenne, le petit monde du théâtre d’improvisation bordelais s’est encanaillé au mépris des codes traditionnels de la discipline. Une expérience nouvelle qui porte un nom : la street impro. 

(© Punch Club Bordeaux)

 

Un rapide tour sur la page Facebook du Punch Club Bordeaux suffit à capter l’état d’esprit qui précède la finale du vendredi 13 octobre 2017. De passage en ville, le Punch Club québécois vient défier ses émules bordelais, et l’ambiance d’avant-match est à la provocation.

Les hostilités par messages interposés ont été ouvertes par la team Bordeaux. « On leur a emprunté le rituel du call-out pour leur rentrer un peu dedans avant de s’affronter sur scène », confie Anthony Benoit, l’un des trois membres de l’équipe bordelaise. Avec ses deux camarades, Emmanuelle Cazal et Julie Brunie-Tajan, ils se sont essayés à ces appels vidéo destinés à clasher l’adversaire, le tout sans se prendre au sérieux. Un bon aperçu de l’esprit décomplexé qui se trouve au cœur du concept de la street impro.

 

« Personne pour te siffler une faute ! »

La street impro, c’est le bébé du Punch Club. Un nouveau format d’improvisation que cette ligue fondée au Québec en 2012 a développé dans une arène « où culture hip-hop et rap battle rencontrent l’esthétique du match de boxe ».

Outre cette étiquette singulière, la street impro c’est aussi et surtout une formule affranchie de toute règle, pensée comme une variante du fameux match d’improvisation qui ne s’encombre pas d’un arbitre, d’un hymne ou des autres codes calqués sur le hockey. Une absence de limites qui n’a pas tardé à séduire Hans Lefèvre, grand artisan de l’importation de la marque « Punch Club » à Bordeaux.

 La curiosité fait que je suis tombé sur eux en fouinant sur internet. J’ai trouvé ça hyper intéressant et c’était inédit chez nous. La grande force de la street impro c’est la liberté totale des comédiens. Il n’y a personne pour te  dire « Toi, je te siffle une faute parce que t’as dit ce mot-là ! » »

Et la finale du vendredi 13 octobre 2017 ne manque pas de lui donner raison. La street impro ne s’interdit pas grand-chose et laisse même la porte ouverte à des incidents plutôt impromptus. Entre la vision insolite d’un chien qui grimpe sur scène et des comédiens qui n’hésitent pas à tomber le jean ou à simuler un orgasme tout en parlant couture et pelote de laine, le spectacle justifierait presque la mention « interdit aux moins de 16 ans » qui accompagne l’annonce de l’événement.

Il n’y a que la street impro pour offrir à ses comédiens le loisir de tomber le jean impunément… (© Jérémy Pellet)

 

« Des comédiens de haute voltige »

Mais la street impro n’est pas à la portée du premier venu. À l’image du modèle québécois, uniquement composé de joueurs issus des plus grandes ligues de la province, Hans Lefèvre a tenu à sélectionner des comédiens « de haute voltige et de calibre professionnel » pour concourir lors du tournoi qualificatif organisé en septembre. Un très haut niveau qu’il juge indispensable « pour que cette absence de limites puisse permettre une grande liberté de ton et d’expression, sans pour autant sombrer dans le grand n’importe quoi ».

Aux Vivres de l’Art, où se tient la finale qui oppose la team Québec au trio bordelais issu des qualifications, les quelques 200 personnes dans l’assistance ont le loisir de constater la difficulté de l’exercice. Les fusillades « face to face » de 30 secondes, les comparées de 4 minutes ou encore les duels mixtes exigent des joueurs une versatilité et une cohésion sans pareil. Et là où les Québécois « brillent par leur expérience et une connexion presque instinctive, les Bordelais font preuve d’un raffinement plus littéraire », commente Cécile, une spectatrice par ailleurs comédienne amatrice.

 

« Gagner des thunes »

Exit les planches, et bienvenue sur le ring.  À l’évidence, l’imagerie de la boxe et l’empreinte indélébile de la culture hip-hop consacrent la street impro comme un genre à part. « Il y a cette idée, comme dans les battles de rap, qu’un joueur monte une team avec ses potes pour montrer qu’ils sont les meilleurs et gagner des thunes en triomphant de leurs adversaires », souligne Hans Lefèvre.

Le vendredi 13 octobre 2017, personne ne s’étonne donc d’entendre résonner dans le bâtiment de pierre des Vivres de l’Art – classé aux monuments historiques – une playlist exclusivement orientée rap US. L’échauffement d’avant-match qui rappelle les rituels des équipes NBA, et le MC (maître de cérémonie) qui électrise le public au début de chacun des trois rounds complètent le tableau. Le décorum hip-hop est soigneusement respecté. Jusque dans l’attitude bravache de la team Québec, désignée vainqueur par le vote du public.

Photo-finish : alors que les deux équipes étaient à égalité parfaite à l’issue du 2ème round, la team Québec (derrière leurs lunettes noires sur la photo) s’impose finalement d’une très courte tête. (© Jérémy Pellet)

 

« La greffe n’avait pas pris »

Forte de l’engouement suscité par le Punch Club, la street impro semble en passe de devenir le nouveau rejeton d’une scène bordelaise déjà riche en formats et en ligues bien installées. Pour Mathieu Brisebourg de la Fédération Bordelaise d’Improvisation (FBI) qui réunit douze ligues de la région, cette exception bordelaise peut être imputée à « l’effet Pierre Martineau ». Ce Québécois fondateur du format match et de la ligue de référence outre-Atlantique, la LNI de Montréal, s’est installé à Cambes où il a fondé La Licœur en 2005. Décédé en 2007, il a réussi à insuffler en deux ans une vraie dynamique pérenne autour du théâtre d’improvisation à Bordeaux.

Un terreau culturel favorable au développement de sa variante street ? Oui et non. Curieusement, les acteurs du petit monde de l’improvisation bordelaise ne sont pas tous favorables à sa diffusion. « Il y a quelques années, il y avait eu une première tentative de mise en place de street impro à Bordeaux, mais la greffe n’avait pas pris. Il y a beaucoup de puristes sur la scène bordelaise », explique Julie Brunie-Tajan. Aujourd’hui, l’aînée de la team Bordeaux se félicite de l’accueil chaleureux réservé au Punch Club par les joueurs d’impro et aimerait prolonger l’expérience.

Côté public, les mêmes échos positifs : « J’ai déjà assisté à d’autres soirées d’improvisation plus classique. Là, ce soir, c’est plus punchy, plus débridé. On ne s’ennuie pas », témoigne Fabrice au 3ème rang. L’hilarité générale qui parcourt l’assistance à intervalles réguliers laisse peu de place au doute : le format street a déjà trouvé ses étoiles et son public.

Fin du sketch, la sanction tombe… Rendu à main levée, le verdict du spectateur est finalement la seule limite à la créativité du joueur de street impro. (© Jérémy Pellet)

 

Objectif : faire son nid

Mais pour que le Punch Club ne reste pas qu’une aventure d’un soir, les comédiens qui ont déjà inoculé le virus de la street impro vont devoir renouveler la formule. À commencer par le nom : « Le Punch Club Bordeaux, c’est une marque qu’on a importée, une licence qu’on a payée et qu’on ne pourra plus utiliser, explique Hans Lefèvre. L’objectif est de faire perdurer le projet avec, pourquoi pas, une ligue qui se produirait une fois par mois. C’est à l’étude. »

Si la street impro peut venir élargir un peu plus encore la palette bordelaise des différents genres d’improvisation, pas impossible que la ville lui renvoie l’ascenseur en y imprimant sa marque. Anthony Benoit a d’ailleurs sa petite idée sur la question.

Dans l’attitude des comédiens, l’aspect compétition est tellement fondamental que j’ai tendance à penser qu’on a ici un second degré qu’ils n’ont pas toujours au Québec. Là-bas, certaines ligues tiennent à jour les statistiques de leurs victoires par exemple. On n’est pas du tout dans la même mentalité. »

Une différence culturelle qui pourrait peut-être, qui sait, donner naissance à une nouvelle forme de street impro made in Bordeaux.

Jérémy Pellet

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