Facteurs de Bordeaux Docks : le temps presse

Pressés, les facteurs du bureau de « Bordeaux Docks » distribuent le courrier du quartier du Grand Parc jusqu’à Bacalan. Soucieux de remplir leur mission de service public, ils multiplient les heures supplémentaires non payées. En cause, les réorganisations opérées par La Poste qui rallongent les tournées des facteurs. Pour certains, le poids du burn-out pèse lourd dans les sacoches. 

Sur leur tournée censée durer 3h, les facteurs de Bordeaux docks sont amenés à croiser autour de 1000 boites aux lettres tous les jours.

Sur leur tournée censée durer 3 heures, les facteurs de Bordeaux Docks sont amenés à croiser près de 1000 boîtes aux lettres tous les jours. Photo Benjamin Aguillon

« À La Poste, c’est catastrophique… Si ça continue comme ça, tout le monde va craquer. Tout le monde a peur pour sa santé. On ne pourra plus tenir comme ça très longtemps. » Michel*, facteur depuis plus de 30 ans à Bordeaux Docks est très alarmiste. Il sait combien le rythme et la charge de travail, ajoutés à la pression d’une direction peuvent impacter la santé d’un salarié. Il y a un an, il faisait un burn-out. Les sensations qui le traversaient à l’époque, Michel ne les a pas oubliées. « J’étais complètement bloqué. Un sentiment de paralysie. On est devant les casiers et on ne peut plus avancer, le sentiment qu’on ne peut plus », se souvient le facteur. Son médecin lui avait alors ordonné de tout arrêter. Un mois plus tard, « parce qu’il faut bien gagner sa vie », il était de retour au bureau.

Aujourd’hui, Michel affirme que les conditions qui l’ont poussé au burn-out sont toujours là : « Le problème n’est pas réglé, au contraire, ça va aller en s’aggravant puisqu’ils veulent supprimer des tournées », prévient-il. C’est à pied, le courrier sous le bras, face au vent d’automne qui fouette le visage, qu’il se dépêche de déposer le courrier dans les boites aux lettres. « Je pars du bureau et je reviens à vélo, mais sinon je fais la distribution à pied. Les rues sont trop étroites, je ne peux pas passer à vélo. Alors je porte tout à bout de bras ou avec la sacoche ».

Des réorganisations qui rendent malade

Les deux dernières réorganisations, de novembre 2015 et juin 2016 ont coûté six tournées au bureau de Bordeaux Docks. Ce ne sont pas les boîtes aux lettres qui disparaissent, mais bien les facteurs. La Poste justifie ses réorganisations par la baisse des volumes du courrier.

Lorsqu’un poste est supprimé (ce sont souvent des départs à la retraite qui ne sont pas remplacés), la tournée concernée est redistribuée aux facteurs encore en place. Le nombre de boîtes aux lettres augmente donc pour chaque facteur, mais le temps imparti pour accomplir la mission, lui, reste le même. Les facteurs sont donc contraints de faire des heures supplémentaires.

Même aidé du smartphone Facteo, lancé par La Poste en 2013, retrouver le destinataire d'un courrier recommandé prend du temps, dès lors qu'il est mal adressé.

Même avec l’aide de Facteo, ce smartphone lancé par La Poste en 2013, retrouver le destinataire d’un courrier recommandé prend du temps. Photo Benjamin Aguillon

L’emploi du temps de Michel, se retrouve ainsi surchargé : «  J’embauche ¾ h avant l’heure légale et je débauche 1h après. Je fais donc 1h45 de plus tous les jours. Si je respectais les horaires (7h-13h10), je ramènerais beaucoup de courrier. La direction nous dit qu’on va pas assez vite par manque d’organisation. Un comble après 35 ans de carrière ! s’exclame-t-il. Avant on pouvait faire la distribution dans les temps, aujourd’hui c’est impossible. On ne peut plus exercer le métier comme on l’exerçait avant, c’est ça qui rend malade ! »

« En 10 ans, j’ai jamais vu l’inspection du travail tomber chez nous. »

Loïc Gautier est facteur à Bordeaux Docks, représentant du personnel et adhérant SUD PTT Gironde. En ce début du mois de novembre, il est en arrêt de travail. Il est tombé de son vélo jaune durant sa tournée. C’est chez lui, à la périphérie de Bordeaux, qu’il se ressource auprès de sa famille. « C’est le fait d’être heureux en dehors du travail qui fait qu’on peut arriver à tenir », dit-il en souriant à sa fille.

Le sourire, il le perd dès qu’il évoque ses conditions de travail et la souffrance de certains de ses collègues. En 10 ans de carrière à Bordeaux Docks, il n’a jamais vu l’inspection du travail visiter son bureau. Mais il a plusieurs fois assisté à la détresse de collègues en situation de burn-out.

 «  J’ai vu il n’y a pas si longtemps, trois de mes collègues en souffrance sociale. C’est frustrant de voir la direction s’acharner sur ces personnes. » Loïc Gautier

Lui, l’élu au Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT) ne connaît que trop bien la pression infligée par la direction, aux facteurs qui peinent à faire leur travail dans les temps.  » Ces agents ont eu pas mal de remarques des managers de proximité notamment. Des responsables de la direction qui sont venus vers eux en leur disant :  » Mais qu’est-ce que tu fous ? Pourquoi tu en as ramené ? Tu as du prendre plus de 20 minutes de pause, c’est pas possible ! » Et à force d’entendre ça tous les jours, l’agent finit par se mettre en arrêt.  »

« Dialogue social, zéro. »  

Les facteurs en détresse se heurtent à l’impassibilité de la direction. Cette dernière écoute les recommandations des élus CHSCT, mais n’agit pas en conséquence. « Les problèmes de La Poste restent à La Poste » fait remarquer Loïc Gautier. C’est dans ce contexte qu’un collectif de cabinets d’expertise agréés indépendants a adressé le 13 octobre dernier, une lettre ouverte au PDG du Groupe La Poste, Philippe Wahl.

Dans cette missive, «  le mépris du « dialogue social » manifesté dans les différents secteurs et aux différentes échelles du Groupe » est en outre pointé du doigt. Malgré cette lettre ouverte, Loïc Gautier considère que rien ne bouge. L’élu CHSCT s’exaspère : « On monte des dossiers, on fait des tas de choses, mais il n’y a rien de concret derrière. Il n’y a pas de dialogue social au sein de La Poste, il n’y en a jamais eu. Dialogue social, zéro. »

Les facteurs ne comptent pas leurs heures

Il y a à Bordeaux Docks des facteurs qui malgré les difficultés, prennent toujours plaisir à exercer leur métier. Arnaud Tomiet, est de ceux-là. Facteur depuis 5 ans à Bordeaux, le jeune homme file à toute allure sur son vélo. C’est la main gauche sur le guidon et les fesses encore à moitié posées sur la selle, qu’il glisse, au plus vite, le courrier dans les boites aux lettres du Cours Saint-Louis. L’homme en short n’est pas frileux, mais sous le vent et la pluie fine qui tombe, il regrette tout de même de n’avoir pas pris de quoi se couvrir. 

Chaque jour sur son vélo, Anraud Tomiet transporte au total 30 à 40 kg de courrier.

Chaque jour sur son vélo, Arnaud Tomiet transporte au total 30 à 40 kg de courrier. Photo Benjamin Aguillon

Pour lui comme pour la majorité de ses collègues, la principale contrainte dans son travail, c’est le temps. Non pas la météo, cette variable qui est le lot de tous les facteurs, depuis que le métier existe, mais ce temps minuté, implacable, fixé par la direction. Lui aussi collectionne les heures supplémentaires : « Moi à la dernière réorganisation, on m’a rajouté 150 ou 200 boîtes aux lettres. En temps c’est pas beaucoup, ce sont quelques minutes en plus tous les jours. Mais à la fin de l’année, ça fait des tournées complètes », analyse M.Tomiet.

D’après Loïc Gautier,  » le véritable problème qui entraîne des heures sup’, c’est la surcharge de paquets et de lettres recommandées qui n’ont pas été bien comptées par le responsable de la réorganisation. »

Pour le facteur girondin, le mode de distribution des lettres recommandées est devenu absurde : « Ils ont compté en moyenne par tournée, 30 lettres recommandées par jour. Dans les faits on est plus à 40-45. On a 1 minute 30 pour distribuer une lettre recommandée. Le temps de sonner est compté dedans. Vous sonnez, vous attendez, la personne vous répond et là vous devez vous débrouiller pendant la minute trente pour monter, faire signer et redescendre. C’est absurde. On est tellement carré dans notre travail qu’au final on le fait, on ne se pose pas la question de savoir si on l’a fait en 1 minute 30. »

Pour Fréderic Meyer, 34 ans, facteur depuis 10 ans, le temps n’est pas le véritable problème. Au contraire, il se réjouit de ses conditions de travail et ne comprend pas les plaintes de ses collègues : «  Je travaille 3 heures et j’ai toutes mes après-midi de libre ! Je ne connais pas beaucoup de boulots où on travaille comme ça. » Frédéric, incrédule, dénonce la fainéantise de certains de ses collègues : « Le mec ramène trois liasses et dit au bureau : « J’ai pas envie, j’suis pas motivé. »… Pour moi c’est un problème de comportement et de volonté. » Michel, lui, est d’un tout autre avis : « On dépasse les horaires en allant le plus vite possible. Dire bonjour aux gens devient une perte de temps », déplore-t-il.

Une relation avec le client qui se dégrade

Si la cadence infernale imposée aux facteurs est la principale cause de burn-out, le manque de temps a également des conséquences sur le rapport des facteurs aux clients. « On prend peu de temps pour discuter avec les gens, reconnaît Arnaud Tomiet. Si je veux finir dans les temps, ça va être juste « bonjour, au revoir », on n’a plus le temps pour s’arrêter prendre un café. » regrette le jeune facteur, rarement en avance dans sa tournée.

Pour Loïc Gautier, la direction de La Poste est responsable de cette dégradation de la relation au client. L’élu CHSCT dénonce le manque d’embauche dans son entreprise. Une politique qui pousse La Poste à une pratique qui ferait crier n’importe quel client. « La direction se permet d’aviser directement des paquets, des encombrants que vous recevez en tant que clients sans accord préalable de qui que ce soit. » révèle Loïc Gautier. « Ces avis de passage son directement préinscrits, il manque juste le nom de la personne et le numéro du colis. On se retrouve à distribuer l’avis de passage sans motif. Le client quand il reçoit ça dans la boite aux lettres, le lendemain il vient nous voir. Alors on ne sait pas quoi dire et c’est souvent une grosse crise de nerfs du client qui en a ras-le bol. »

La colère des clients ne se manifeste pas seulement verbalement aux guichets de La Poste. « Dernièrement j’en ai eu deux trois qui étaient vraiment agressifs en sortant les poings des poches », raconte Loïc Gautier. «  Les critiques des clients ajoutées à celle de la direction sont très dures à supporter moralement » confie Michel. Mais ce dernier tempère : « J’ai de très bons rapports avec les clients. Beaucoup se rendent compte qu’à l’allure où on va et aux heures où on finit, il y a un problème. » Si l’on en croit les postiers de Bordeaux Docks, la mission de service public de La Poste passe désormais au second plan.


« La Poste a une mission de service public, mais La Poste est une société anonyme.
Donc comme toutes les sociétés anonymes, il y a une démarche de rentabilité. »  Arnaud Tomiet

En plein milieu de sa tournée, Frédéric Meyer expose sa vision claire de son métier et de son rapport au client : « Moi je prendrai toujours le temps de discuter avec le client. Après si je rentre à 13h30, c’est mon problème. Si aujourd’hui on me propose un café et que j’accepte, pourquoi j’irais voir le chef pour lui dire : « Hé j’ai bossé 10 minutes de plus ! » ? »

Les facteurs bordelais sont confrontés aux conséquences du virage pris par leur entreprise depuis plusieurs années. La Poste diversifie ses activités et supprime des postes afin de gagner en rentabilité. Dans ce nouveau cadre, les facteurs sont débordés et peinent à s’adapter.

« On est là pour accomplir une mission de service public. Service public, c’est social, c’est pas autre chose, c’est pas gagner de l’argent. Quand je me suis engagé à faire ce métier, c’est pour cette relation au client et pas pour autre chose. »
Loïc Gautier

Les facteurs de Bordeaux Docks ne sont pas des cas isolés. Et les cadres de La Poste connaissent également le burn out. Partout en France, de nombreux bureaux de Poste se mettent régulièrement en grève  depuis plusieurs semaines. Un appel à la grève nationale le 8 décembre prochain a été lancé par les syndicats CGT-Fapt, SUD-PTT et Unsa de La Poste. Malgré les efforts de Loïc Gautier, aucune mobilisation n’est prévue pour le moment du côté de Bordeaux Docks. « Il y a des choses qui ne vont pas, mais c’est pas non plus la mort », assure Frédéric Meyer. Cette expression entrée dans le langage courant est ici malheureuse. Neuf salariés de La Poste se sont suicidés depuis 2012. Leur quotidien était celui des facteurs de Bordeaux Docks aujourd’hui.

Benjamin Aguillon

 

* Le prénom a été modifié.

Sollicitée, la direction du bureau de Bordeaux Docks n’a pas répondu.

4 Comments
  1. Perso à force d’aller vite j’ai glisser et entorse au poignet mais pour les chef et certain collegue c’est du chiqué les rouleurs en bave plus que les titulaire de tournée car eux si il rentre avec du courier bah ils sont méchant et pareil si on a pas le temps à faire des ip (prospectus publicitaires) bah c pas logique

    • Bonjour,

      J’espère que votre poignet s’est bien remis de votre chute. J’ai pu discuter avec un certain nombre de vos collègues facteurs à Bordeaux. Il me semble que ce qui complique votre travail, outre la pression de votre direction qui vous pousse à aller toujours plus vite, c’est aussi la mésentente au sein d’un même bureau. Apparemment, vous vivez aussi ce manque de solidarité ?

      Benjamin Aguillon

  2. D’ici 2 à 5 ans,90% des courriers auront disparus des boîtes aux lettres. ( factures, courriers administratifs, bulletin de paie, etc..)
    Il ne restera plus que les colis, et les cartes postales ou de vœux …

    D’autre part, aucun courrier n’est vraiment urgent .

    Il faut clairement lever l’obligation de passer tous les jours… pour organiser des tournées plus courtes, avec plus de courriers à distribuer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *