A Bordeaux, quel avenir pour les élèves de l’école de théâtre ?

Sur la scène du Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, huit des quatorze anciens élèves comédiens de l’éstba répètent sans relâche la pièce « Comédies Barbares » de Ramon Del Valle Inclan. Pour leurs derniers adieux au TnBA, ces professionnels fraichement diplômés reviennent sur une formation intense et livrent craintes et espoirs face à l’avenir.

Coulisse du théâtre National de Bordeaux

Coulisse du Théâtre National de Bordeaux.  Crédit photo NH

Il est 14h le samedi 22 octobre et les comédiens se pressent pour un premier filage technique de la pièce. Les rires résonnent en coulisse. La complicité de la troupe qui se retrouve est restée intacte après une coupure de 3 mois depuis la remise des diplômes. Edith Traverso, la costumière de la pièce est au premier rang, texte à la main. « Cette fois-ci, la pièce va permettre aux comédiens de se faire remarquer pour des futurs rôles ». Dans cette œuvre titanesque, plus d’une vingtaine de personnages différents se succèdent sur scène pendant près de 2h15. Après un premier échauffement, les habitudes sont vite reprises pour ces tout nouveaux professionnels.

« Une pièce qui rend justice à la troupe »

Ce tableau haut en couleur d’un monde disparu dans la Galice du XIXe siècle s’anime dans un décor moderne. Don Juan Manuel Montenegro, chevalier jouisseur et autoritaire se dispute sa filleule Isabel avec l’abbé de Lantagnon. Sur fond de guerres de succession et de révolte des gueux, de miracle et de sorcellerie, la pièce prend des airs de Game of Thrones. Cris d’animaux, chants traditionnels et danses endiablées, les acteurs se transcendent sur scène.

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« On ne nous a pas appris à se la péter à l’école mais à oser et ça a payé ! » affirme en pleine conférence de presse Anthony Jeanne, jeune acteur ambitieux de 24 ans. Il faut dire que ce spectacle, avait eu un grand succès en juin dernier devant un parterre de professionnels, au Festival des écoles à Paris. A l’heure où la mode des spectacles est plutôt au théâtre contemporain, la troupe de l’éstba a su dénoter. Catherine Marnas, directrice du théâtre depuis 2014 et metteuse en scène du spectacle a voulu « une pièce qui rendrait justice à la troupe ». Et l’esprit de troupe, c’est le moteur de cette école qui soufflera sa 10ème bougie en 2017.

« Bordeaux est une jeune école, mais sa directrice Catherine Marnas est très connue dans le métier »

  Être 14 pendant trois années n’est pas toujours chose facile. Les gens nous considèrent souvent en tant que groupe, et non en tant qu’individualités. C’est parfois quelque chose contre quoi il faut se blinder, et cette école apprend cela.

On a bien sûr une très belle amitié ce qui ne nous empêche pas d’être très franc, parfois même cruel sur le travail des autres pour les aider à s’améliorer et parce qu’on aspire tous à devenir de grands artistes !  ajoute Anthony devant le théâtre qui l’a tant fait rêver.

Derrière la table des scénographes, Franck Manzoni, directeur pédagogique de l’éstba, souffle les répliques oubliées et corrige les comédiens. «Sur les quatorze élèves seulement huit ont pu être présents  aujourd’hui car les autres ont été embauchés ailleurs ». Et l’école n’est pas peu fière de compter parmi ses diplômés : «trois salariés stagiaires à la Comédie Française, deux au Théâtre National de Toulouse, deux au Grand Théâtre de Tours, et trois embauchés pour des spectacles indépendants ».

Une formation reconnue par l’Etat

L’accès aux écoles supérieures d’art dramatique n’est pas chose facile mais c’est l’assurance d’un diplôme reconnu par l’Etat (DNSPC) dans un métier assez précaire. A Bordeaux, tous les trois ans, sur environ 400 candidats, seuls quatorze élèves seront les heureux élus. Sept filles et sept garçons capables de justifier d’une formation en théâtre. A la question « est ce que l’école de Bordeaux est un choix » ? Yohann Bourgeois, 27 ans alias Gueule d’Argent chez Inclàn chuchote assis sur les marches des coulisses.

J’ai pris ce que j’avais, il n’y a pas vraiment de choix, quand on fait le calcul sur onze écoles reconnues et des concours difficiles qui ne sont pas ouverts tous les ans, on prend ce que l’on a. Le coût des concours (de 45 euros pour les boursiers à 70 euros pour les autres) s’ajoute aux coûts des trajets dans les villes, des hébergements et au coût du voyage des personnes qui donnent la réplique.

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Julie Papin se souvient de cette période de « stage» d’une semaine pendant les concours. Impressionnée par des locaux historiques presque « magiques ». Crédit photo NH

Le marathon des cours 

Il est 16h le mercredi 26 octobre et la troupe répète la danse d’ouverture. Pour l’école c’est essentiel, l’acteur doit connaitre parfaitement son corps avant de s’élancer sur scène. Jérémy Barbier d’Hiver, le danseur de la troupe, s’est ainsi passionné pour le monde du cirque grâce aux cours. Pendant trois ans, les élèves travaillent  plus de 60 heures par semaine. La majorité de la formation est pratique avec au programme tous les matins : aïkido, ateliers chorégraphiques ou encore percussions corporelles. « Puis nous avons les cours « pratiques » les après-midi. Nous parcourons pendant 5 semaines voire 6, une pièce, un auteur, du jeu masqué » explique Jeremy Barbier d’Hiver.

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L’éstba est aussi l’occasion de mettre en place de gros projets. Les « cartes blanches » permettent aux élèves de créer et d’interpréter leur propre pièce. Yohann Bourgeois confesse : « J’ai du mal à partir, même si je n’ai plus de badge je suis toujours là pour aider aux cartes blanches ». C’est une spécificité à Bordeaux, les promos restent connectées entre elles. C’est le cas de Julie Teuf alias La Rouge, membre de la promo 2010-2013 de l’école et qui a été appelée en renfort sur la pièce.

Crédit photo NH. De gauche à droite, Clmentine Couic, Julie Teuf, Jérémy Barbier d’Hiver et Simon Delgrange

« Impossible de travailler à côté »

Côté financier l’école qui est publique offre aux élèves un job d’ouvreurs de salle pendant la saison et un déjeuner à la cantine par jour. Pourtant, il est toujours difficile de joindre les deux bouts en tant qu’étudiant. « Avec nos horaires, il est impossible de travailler à côté. J’ai essayé d’être plongeur les week-ends mais au bout de la première année j’ai vite arrêté. Le rythme était insoutenable » confie Jérémy dans sa loge. Si pour « Comédies Barbares » les acteurs sont tous payés aux alentours de 2100€ brut ce n’était pas le cas pour les spectacles joués pendant la période scolaire. Une manière pour certains de goûter pour la première fois au monde professionnel.

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« On sait qu’un étudiant en école de théâtre coûte très cher à l’état ca se compte en milliers d’euros pour un métier qui n’est pas utile au sens de la médecine ou de la recherche mais qui est tellement essentiel » Anthony Jeanne. Crédit photo NH

Dans la cour des grands

Comme d’autres écoles en France, l’éstba a mis en place un fonds d’insertion professionnel fiancé par la Région Nouvelle Aquitaine destiné à faciliter l’embauche des jeunes diplômés pendant trois ans. A la sortie de l’école, le fonds peut prendre en charge le salaire du comédien à savoir 2206,96€ brut pendant trois mois lorsque il entre dans un spectacle. Il ne restera que les charges salariales à payer pour la Compagnie, si le projet est retenu par le Comité de sélection du Fonds d’insertion. Pour l’instant, quatre spectacles concernant neuf élèves en bénéficient mais les projets sont nombreux.

Promo 2013-2016 de l'Estba

Promo 2013-2016 de l’Estba. Crédit Photo Maitetxu Etcheverria

C’est le cas d’Anthony qui a travaillé toute l’année pour monter sa propre Compagnie avec  cinq élèves de l’école avec « l’envie d’une vraie troupe, d’une aventure qui dure ». Pendant les vacances scolaires, ils ont répété sans relâche pour jouer « Le songe d’une nuit d’été » de Shakespeare. Le spectacle a été acheté pour plusieurs représentations dès l’année prochaine. Yohann Bourgeois et Clémentine Couic comptent s’installer à Bordeaux. Avec pour Yohann le projet de jouer Quai ouest de Bernard-Marie Koltès au sein de la troupe de Jean-Luc Ollivier dès 2018. Anthony Jeanne et Alyssia Derly ont été embauchés par le Théâtre National de Tours pendant deux ans. De son côté, Jérémy jouera « Symphonie pour plume » dirigé par Florence Lavaud et accompagné par l’orchestre de Bretagne pour sept dates à l’opéra de Rennes. Puis, il retrouvera le Collectif O’so issu de la première promo d’étudiants et installée à Bordeaux pour un spectacle nommé « Pavillon noir » dès janvier 2017

Si 10 élèves sur 14 ont trouvé un travail à court terme. Il n’en reste pas moins que d’autres restent sur le carreau pour le moment. Entre deux scènes Annabelle Garcia déplore la difficulté qui l’attend. « J’ai un agent sur Paris qui m’envoie sur des auditions, des castings télé. L’école aussi nous envoie constamment des propositions d’auditions mais je n’ai encore rien trouvé. C’est difficile de joindre les deux bouts en ce moment ».

Derniers adieux

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Le rideau tombe le 10 novembre pour les comédiens au TnBA. Nostalgiques, en revenant sur une scène qu’ils ont l’impression de ne jamais avoir laissée. Devant un public enthousiaste, le spectacle commence. Les musiciens du PESMD jouent une musique traditionnelle basque avec violon, vielle ou encore cornemuse électrifiée. Les artistes entament une danse entraînante. C’est parti pour 2h15 de jeu captivant.

Nérissa Hémani

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