Des affiches insuffisantes pour lutter contre le harcèlement sexiste

A l’automne 2017,Keolis et Transports Bordeaux Métropole ont lancé pendant deux semaines une campagne contre le harcèlement qui « vise à une prise de conscience collective ». Problème, les cinq affiches suscitent, au mieux, l’indifférence.

Les affiches suscitent l’indifférence et même le rejet

« Les affiches ? Elles ne m’ont pas interpellée ». Dans le tramway, Caroline est pourtant assise juste à côté de celle dénonçant le manspreading. « Je les ai vues en passant mais je m’en rappelle plus ». L’indifférence. Voilà ce qu’évoquent surtout les cinq panneaux placardés dans les transports en commun bordelais.

Trop petits, difficilement visibles, surtout aux heures de pointe, les cinq visuels ont du mal à soulever les foules. En fait, le tramway, comme le bus, est un lieu de passage. Casque sur les oreilles, yeux rivés sur le smartphone, les passagers prennent rarement le temps de s’intéresser aux affiches. Les Bordelais vont au travail ou en reviennent, ils ne sont pas disponibles pour réfléchir.

Et même quand elles interpellent, elles ne sont pas toujours bien comprises. «On comprend pas bien qui est visé, les agresseurs ou les agressées » regrette Yanis. Il salue tout de même l’initiative « c’est utile pour faire prendre conscience du problème mais c’est triste de devoir en arriver là ».

Un avis partagé par deux jeunes filles dans le bus :                                              « C’est bien de faire ça, c’est une bonne initiative »                                             « Oui mais je suis pas sûre que ça change grand-chose »                             « C’est vrai au moins ils font quelque chose, c’est déjà mieux que rien ».

Une campagne contre-productive? 

« Mieux que rien », vraiment? Pas sûr car l’une des affiches, celle sur le manspreading a fini par avoir l’effet inverse de celui attendu. Sur la photographie d’un homme les jambes largement ouvertes, on y trouve une définition «Manspreading : tendance masculine à s’asseoir les jambes écartées » et un slogan « Exhiber, c’est aussi harceler ».

Ce panneau a fait souffler un vent de rébellion chez certains utilisateurs du forum Blabla 18-25 ans du site jeuxvideos.com. Pour eux, en effet, pas de harcèlement sexiste dans cette pratique, qu’ils ne nient d’ailleurs pas pratiquer, mais au pire une incivilité. Surtout, c’est l’affiche qui serait sexiste en ne visant que les hommes et atteindrait à leur liberté.

Quelques-uns d’entre eux ont donc affirmé leur volonté de faire intentionnellement du manspreading près des affiches en question.

Le débat entre harcèlement et incivilité a même surgi sur le compte Twitter de TBM qui a répondu a tous ses détracteurs

Reste que dans le tramway aussi, on est perplexe face à l’affiche. Pour Yanis, elle «ne va rien changer » d’autant que le manspreading « ne part pas d’une mauvaise intention, c’est plus une question de politesse que de harcèlement ». Même avis du côté de Caroline, résignée, pour qui « c’est les hommes, c’est comme ça ».

Une campagne nécessaire mais pas suffisante

La campagne ne parvient donc pas assez à sensibiliser à un problème pourtant bien présent à Bordeaux. Une enquête, commandée par Kéolis et menée en 2016 par les sociologues Johanna Dagorn, Laetitia César-Franquet et Arnaud Alessandrin a en effet révélé que 80% des femmes étaient victimes de harcèlement dans les transports de la métropole bordelaise.

En quatre mois, les trois chercheurs ont reçu 5218 réponses de femmes de tous âges et de tous horizons. L’enquête met en lumière la banalisation du harcèlement sexiste. Les femmes le vivent au quotidien et changent leurs habitudes. Elles évitent certains endroits ou lignes de bus ou de tram et ont peur de se déplacer seules. De nombreuses victimes parlent mais aussi des témoins qui n’agissent pas toujours. Le harcèlement sexiste dans les transports est donc un phénomène important, loin d’être nouveau. Une première campagne d’affichage avait d’ailleurs été lancée en février 2017 en partenariat avec le collectif Droit des femmes.

D’après « Femmes et déplacements » de Johanna Dagorn, Laetitia César-Franquet et Arnaud Alessandrin

Puisque coller des affiches ne suffit visiblement pas, TBM expérimente d’octobre 2017 à avril 2018 la descente à la demande entre deux arrêts sur deux lignes de bus le soir pendant six mois. Des bornes d’appels d’urgence sont aussi installées dans les stations de tramway.

Les affiches déjà partiellement décollées ont été définitivement retirées après à peine trois semaines de campagne. Elles laissent la place à de nouvelles publicités.Parmi elles, une publicité pour la galerie commerciale…des grands hommes.

Marina GUIBERT

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