« FOLK ART AFRICAIN ? », L’ART CONTEMPORAIN À L’HEURE BORDELAISE

Bas les masques traditionnels, place à la création contemporaine. Morceau d’Afrique Subsaharienne au hangar G2 des Bassins à Flots de Bordeaux, « Folk art africain ? » donne la parole à dix artistes contemporains. Jusqu’au 19 décembre 2015, photographes, peintres et sculpteurs sont à l’honneur dans cette exposition du Fonds régional d’art contemporain (Frac). Événement principal du cycle « Afriques contemporaines » organisé jusqu’à janvier 2016 en Aquitaine, « Folk art africain ? » met l’art contemporain africain sur le devant de la scène artistique bordelaise.

« C’est quoi l’art en Afrique ? », s’interrogent en cœur Léa, Noam et leurs camarades du centre de loisir de Bordeaux-Lac. Pas simple de leur répondre… Les jeunes bordelais viennent de franchir les portes du hangar G2 des Bassins à flots à la découverte de l’exposition « Folk art africain ? ». Avant eux, plusieurs centaines de personnes ont déjà arpenté les allées de cet ancien bâtiment industriel où toute une génération d’artistes contemporains de l’Afrique Subsaharienne est venue exposer son talent.

Vue de l’exposition « Folk art africain ? », Frac Aquitaine, 2015, photo : Jean-Christophe Garcia

« C’est un nouvel imaginaire et de nouvelles émotions que dévoile cette exposition », estime Florent Mazzoleni, collectionneur bordelais d’art contemporain africain, qui a prêté plusieurs œuvres au Frac pour l’occasion.        « Tout est à construire et à imaginer », ajoute Claire Jacquet la commissaire de l’exposition.

 » L’art africain s’entend encore pour trop d’Occidentaux en fonction du passé », Claire Jacquet.

Le Frac espère profiter de cette manifestation inédite à Bordeaux pour éloigner les clichés présents dans les esprits de nombre de riverains et « ouvrir le plus possible le sens et la perception de la culture africaine, afin d’en avoir la vision la plus large possible et la moins dogmatique. » « L’art africain s’entend encore pour trop d’Occidentaux en fonction du passé », déplore Mme Jacquet.

Pluriel et diversifié ce panorama artistique l’est assurément. Entre les portraits du photographe sénégalais Omar Victor Diop, les sculptures du béninois Kifouli Dossou ou les peintures du malien Amadou Sanogo, les points communs sont rares, à l’image du gigantisme et de la diversité d’un continent. « Ils n’ont rien à voir les uns avec les autres mais montrent la réalité des scènes artistiques de l’Afrique Subsaharienne », souligne Florent Mazzoleni. « Folk art Africain ? » a pour ambition de montrer « la créativité de l’Afrique telle qu’elle apparaît aujourd’hui, c’est à dire effervescente, dense et vivante », explique Claire Jacquet.

Depuis le 24 septembre et jusqu’au 19 décembre, le Frac Aquitaine donne la parole aux sculpteurs, aux photographes et aux peintres africains venus du Bénin, du Mali ou du Sénégal. Au total, ce sont dix artistes de six pays différents qui ont prêté leurs œuvres au Fonds Régional d’Art Contemporain, le temps de l’exposition.

Mêlant des enjeux économiques, politiques ou sociaux, l’exposition donne un aperçu de l’atmosphère artistique de ce continent trop souvent éludée par l’histoire de l’art contemporain des pays occidentaux.

À peine entré, le spectateur est absorbé par À Votre Avis d’Amadou Sanogo. La toile de 2014 est l’exemple par excellence d’une abstraction critique à travers laquelle on retrouve une réflexion sur la situation politique du Mali.

À Votre Avis

Amadou Sanogo, À Votre Avis, 2014 copyright : Amadou Sanogo, collection privée, courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris

Face à lui, Kifouli Dossou revisite le masque de tradition Guélédé. Ses dix sculptures de la série Le Sondage sont les emblèmes des préoccupations de la population béninoise à l’aube des élections présidentielles de 2011.

Kifouli Dossou, L’Électricité ou manque d’électricité/ Zogbin, Série Le Sondage, 2011. Peinture à l’huile sur bois Mérina. Courtesy Fondation Zinsou, Bénin

Captivé par les masques, le visiteur ne peut toutefois passer à coté de la monumentale sculpture faite de bidons d’essence de Romuald Hazoumé. Exit Ball date de 2008. L’œuvre dénonce le trafic d’essence qui pollue le Bénin depuis trop d’années. Mais l’artiste lance aussi un message d’espoir puissant : celui d’un continent plein de richesses promis à un bel avenir.

Exit Ball

Romuald Hazoumè, Exit Ball, 2008 Copyright : Romuald Hazoumè, ADAGP, Paris 2015, courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris

Dans la lignée des expositions qui ont fait date à Paris telles que les Magiciens de la terre en 1989 ou Africa Remix en 2005, au Centre Pompidou, Bordeaux s’inscrit à son tour à la pointe de l’art contemporain africain. Le cycle d’expositions « Afriques contemporaines » rassemble à Bordeaux une dizaine de manifestations et conférences. Jusqu’à fin janvier, architecture, art contemporain ou encore cinéma célèbrent l’art africain d’aujourd’hui. 

Voici un panorama des expositions bordelaises organisées jusqu’à janvier prochain :

« L’Afrique a des choses à nous dire, et nous avons à l’écouter pour mieux apprendre d’elle »  Claire Jacquet.

C’est donc loin des stéréotypes que l’équipe du Frac a construit son exposition « Folk Art Africain ? » selon des parcours ludiques et originaux. En ce jeudi matin, une vingtaine d’enfants pénètre le hangar froid du grand nord bordelais. Au menu pour les petites têtes blondes : un parcours ludique entre les œuvres. Tandis qu’un premier groupe regarde une œuvre et la décrit dans un talkie-walkie, un second, dans une salle adjacente dessine le tableau selon la description … et surtout selon son imagination. Entre jeux dans l’exposition, histoires sur les artistes et devinettes en tout genre, on est loin des sorties au musée que l’on redoutait tant au même âge !

L’atmosphère est aux jeux et aux rires !

Mais le Frac parle aussi aux plus grands et « l’exposition rencontre un franc succès », explique le Frac. L’art contemporain africain intrigue le grand public et les curieux sont nombreux. À chaque visite guidée, ils sont des dizaines, de tout âge, à découvrir ce champ artistique souvent totalement inconnu. « Le spectateur arrive souvent à cette exposition en béotien » estime M. Mazzoleni. Le meilleur moyen peut-être de s’ouvrir aux œuvres d’art sans idées préconçues ?

« Ça n’est pas du tout ce que je m’imaginais » s’exclame, enthousiaste, une jeune femme venue visiter l’exposition avec des amies. Les réactions sont nombreuses et les commentaires multiples dans des visites interactives auxquelles les spectateurs sont invités à participer. Plus tard, on retrouvera les jeunes femmes en train de danser sur la bande-son de l’amateur de création contemporaine africaine, Florent Mazzoleni. Conçue expressément pour l’exposition, elle mêle des morceaux africains aux sonorités tantôt funk, tantôt électriques. Une savante fusion entre tradition et modernité.

« Un folklore modernisé » 

Mais « Folk Art Africain ? » ne fait pas l’unanimité.  Dans son article du 15 octobre de Jeune Afrique, Séverine Kodjo-Grandvaux, responsable des pages culture du magazine, critique vivement l’exposition. Elle l’accuse d’être porteuse  d' »un discours où ce qui relèverait d’un monde dit contemporain (…) se serait superposé à une Afrique traditionnelle, bien sûr orale, mystique (…) dans le rythme et l’émotion, et non dans la raison. » La journaliste dénonce une vision du folklore qu’elle juge être le reflet d’« une interprétation qui véhicule les pires clichés enfantés par l’idéologie coloniale et qui n’est pas à la hauteur du talent des artistes sélectionnés ».

Pourtant, Claire Jacquet ne pointe-t-elle pas ses interrogations sur l’évolution du folklore africain contemporain par cette fameuse ponctuation interrogative à la fin du titre de l’exposition « ? ».

Florent Mazzoleni, lui, préfère parler de « folklore modernisé », cette même « hybridation de procédés traditionnels et d’un vocabulaire contemporain » que revendique le Frac dans le catalogue de l’exposition.

« Cette exposition est une fenêtre d’accès à l’art qui se fait en Afrique Subsaharienne aujourd’hui mais aussi au regard du passé. » conclut la commissaire de l’exposition. 

Mais si « Folk art africain ? » peut susciter de vives réactions parfois,  au moins pose-t-elle la question de ce métissage entre folklore et art contemporain en Afrique. Après tout, le point d’interrogation est toujours là et la question reste ouverte.

« Folk art africain ? » Créations contemporaines en Afrique subsaharienne du 24 septembre au 19 décembre 2015 au Frac Aquitaine.

 

Manon Derdevet @ManonDdv

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