Billard 3 bandes : Marc Boingnères, le local du championnat du monde

Animé par une passion indéboulonnable, le Girondin a jonglé entre boulot et entraînement pendant des semaines afin d’être prêt à affronter le gratin du billard mondial au Palais des Congrès de Bordeaux.

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Marc Boingnères, jeudi 10 novembre, à l’entraînement à Cestas. © Corentin Fouchard

Jeudi 10 novembre 2016 – Cestas. Fatigue et performance font rarement bon ménage. Surtout au billard 3 bandes lorsqu’il s’agit de trouver la solution pour que la bille n°1 heurte la deuxième, touche trois fois les bandes avant de caramboler la troisième, tel que l’exige la règle pour marquer un point. Marc Boingnères le sait : « Ce soir je vais taper dans les billes presque machinalement mais ça ne va pas donner grand-chose ».

Et pour cause : en plus de sa journée dans la société d’export de vin où il travaille à Lormont, il lui a fallu 1h30 pour rejoindre le club de Cestas où il s’entraîne, la faute à un accident et des ralentissements sur la route. « Je ne vais pas rester longtemps, je suis vraiment fatigué », dit-il en sortant son matériel. Qu’importe, même si l’envie n’y est pas forcément, il est 19h45 et Marc Boingnères est bel et bien à l’entraînement.

Dans cinq jours, il participera pour la première fois au championnat du monde qui aura lieu au Palais des Congrès où seront réunis 48 joueurs représentant 24 nations, dont 11 champions du monde. Un plateau de haute volée auquel le numéro 7 français s’est qualifié grâce à une wild card donnée par les dirigeants de la société Kozoom, diffuseur principal des tournois et co-organisateur de la compétition avec le club d’Andernos où il est licencié.


La bille n°1 (blanche) heurte la n°2 (jaune), puis doit toucher au minimum trois fois les bandes (sur ce point, la bille touche cinq fois les bandes) avant de caramboler la bille n°3 (rouge) pour marquer le point.


Habitant d’Eysines, commune en banlieue de Bordeaux, Marc Boingnères sera donc le joueur local du tournoi. La raison majeure, selon lui, de l’obtention de cette wild card. « Un local, c’est plus intéressant pour la compétition, pour le public ». Pourtant, sa présence n’était au départ d’aucune évidence. « Participer à un championnat du monde, honnêtement, je ne voulais pas. » Mais finalement, l’Eysinais accepte, presque gêné. « Je suis content d’y participer évidemment. Mais j’estime que je n’ai rien à faire là ».

Depuis août, il travaille donc inlassablement avec une obsession en tête : améliorer impérativement son jeu afin de ne pas décevoir ceux qui lui ont donné l’opportunité de participer à ce mondial. De fait, presque chaque soir après le boulot, il répète ses gammes, joue diverses situations, toujours avec passion, même s’il avoue : « chaque fois que je viens m’entraîner, c’est très simple : je suis mort ».

Pour aborder la compétition, il a mis tous les atouts de son côté : « Je m’entraîne sérieusement, je ne pourrai rien me reprocher à ce niveau-là. Je me suis impliqué à 100% dans le truc ». Demain, jour férié (vendredi 11 novembre), sera le début d’un gros week-end d’entraînement durant lequel le champion de France 2000 se rapprochera pratiquement des huit heures de billard par jour. « Avant compétition j’aurai fait entre 25 et 30 heures, voire même plus. » Objectif : être prêt mardi.

Pas de pression particulière

Malgré sa première participation, la plus prestigieuse des compétitions de 3 bandes ne semble pas pour autant l’impressionner : « J’ai une pression de résultat, non pas pour moi mais beaucoup plus vis-à-vis de ceux qui attendent de moi. Ça c’est emmerdant. Sinon pour moi-même, j’en n’ai rien à péter ! ». lexique-reduit
Et il fait totalement abstraction du fait de représenter son pays : « J’ai fait tellement de matchs, que ce soit pour une enseigne ou pour une autre, que ce soit la France ou autre chose, ça ne change rien. Ça ne va pas me mettre une pression particulière ».

Lucide sur son niveau de jeu et celui de ses futurs adversaires, son constat est vite fait : « Il n’y a pas 10 000 solutions : soit je gagne, soit je perds. Et il y a de fortes probabilités pour que je perde. Donc quelque part, je le sais à l’avance, ça ne me fait ni chaud ni froid ». Même s’il n’aime pas le dire, il est « le pur amateur » de la compétition. « Et l’amateurisme veut vraiment dire quelque chose au billard, il y a vraiment une différence de niveau entre les pros et nous », explique-t-il.

Aussi faible soit-elle, il annonce toutefois qu’il saura défendre sa chance : « Je mords et je ne lâche pas tant que je n’ai pas perdu ! ». Parce que le billard 3 bandes est une incertitude permanente, où tout est possible, il jouera le coup à fond avec l’idée de « se faire plaisir un maximum ». S’il parvient à tirer le meilleur de son jeu, alors, tout est envisageable.

Marc Boingnères, 50 ans, dont 30 de billard, va pouvoir jauger son niveau, au moins durant ses deux matchs de poule. Alors qu’il joue 25 à 30 matchs par an, les meilleurs joueurs mondiaux, eux, en jouent environ 250.

« La différence est énorme, on n’est vraiment pas dans la même cour ! Il y a des situations de points, la dernière fois que je les ai vues, c’était il y a plusieurs mois. Les pros, eux, c’était il y a deux, trois jours. »

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Il fustige, de plus, son inexpérience de jeu sur les billards Gabriels présents au Palais des Congrès. Un désavantage selon lui. « Non seulement ils sont neufs. Mais ils n’ont pas du tout les mêmes parcours. Donc il y a une forme d’adaptation systématique ». Les pros, qui évoluent toute l’année sur ce type de billards, en ont l’habitude, pas lui. En attendant, c’est sur un billard Europa des années 1980 qu’il poursuivra sa préparation.

© Kozoom Multimédia

Un exploit, des espoirs

Mardi 15 novembre 2016 – Bordeaux. L’Espace Pluriel du Palais des Congrès s’est mis en mode billard. Parmi les six français engagés dans ce championnat du monde (un record), Jean-Christophe Roux joue en même temps que Marc Boingnères (21h30). Mais c’est bien le joueur local qui recueille l’unanimité des applaudissements de la salle, à l’annonce de son nom par le speaker.

Sa famille, ses amis, ses coéquipiers de club ont bien sûr fait le déplacement pour le voir évoluer contre Pedro Piedrabuena, 17ème joueur mondial. C’est parti. Boingnères manque complètement son premier coup. « Ça peut prendre un moment pour qu’il se mette à l’aise, pour qu’il lâche son bras », murmure un marqueur en tribune. Il semble tendu en ce début de partie. Mais au fil des minutes, et après avoir marqué ses premiers points, il se libère.

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Sous le regard de Pedro Piedrabuena, Boingnères déroule son jeu. © Corentin Fouchard

Mené 13-20 à la mi-temps, c’est au retour de la pause qu’il va opposer une belle résistance au champion des Etats-Unis. De 22-29, il revient, repasse devant et mène 30-29 à la 24ème reprise. Le public bordelais commence à y croire. L’ambiance monte d’un cran.

Une série de 7, puis de 2 lui permet de mener 39-32. Point de match. Cinq jours plus tôt Marc Boingnères disait : « Si c’est le dernier point d’un match, peut-être que je tremblerai ». On y est. Raté. Derrière, Piedrabuena ne fait pas mieux. Et le local du tournoi ne manque pas sa deuxième occasion de remporter le match, 40-34 en 27 reprises.

Première victoire en championnat du monde pour Marc Boingnères. La salle chavire de bonheur saluant l’exploit de l’enfant du pays. « Je suis très content d’avoir gagné », dira simplement le vainqueur entouré de ses trois filles sautant de joie. L’une d’entre elles ne peut retenir ses larmes, fière du papa. Dans deux jours, c’est le Coréen Haeng-Jik Kim qui se dressera sur la route du Français.

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Vue d’ensemble depuis les loges VIP. © Kozoom

Jeudi 17 novembre 2016 – Bordeaux. Ce soir, c’est le jeune champion d’Asie de 24 ans qui se présente face à Boingnères pour un match couperet. La veille, Haeng-Jik Kim est venu à bout de Pedro Piedrabuena assez facilement en 18 reprises (40-16), ce match envoie donc le vainqueur en huitièmes de finale. Malade, la nuit a été mauvaise pour Boingnères. Pas vraiment l’état de forme idéal. Cela ne l’a pas empêché pour autant de faire cinq heures d’entraînement dans l’après-midi.

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Marc Boingnères n’a « pas existé » contre Haeng-Jik Kim, le 15ème joueur mondial. © Corentin Fouchard

Mais ce soir, le Girondin n’y est pas. Malgré une entame de match plutôt convaincante et une certaine sérénité, il ne retrouvera pas le niveau de jeu pratiqué deux jours plus tôt. L’adversaire n’est pas non plus du même standing. Kim s’envole vers une victoire 40-22 en 21 reprises.
Clap de fin pour Boingnères.

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« Marc n’a pas eu de réussite sur certains points. Mais il en a joué certains à l’envers, trop sur la défense », analyse Gérard Mercier, l’un des marqueurs sur les cinq jours. Avec une moyenne de 1,048, Marc Boingnères est passé à côté. « Nul, j’ai été nul. On a vu la différence entre un amateur et un professionnel » dira-t-il après coup, déçu de sa prestation.

Dès l’entrainement de l’après-midi déjà, quelque chose clochait : « J’ai tout de suite vu qu’il y avait un problème avec mon jeu. Je ne voyais pas un point. » Kim, quant à lui, s’est dit « un peu nerveux » en début de partie du fait de l’enjeu de la qualification. « Boingnères a ensuite raté quelques coups, j’ai pris confiance et ensuite c’était beaucoup mieux », dira la nouvelle pépite du 3 bandes mondial qui se hissera jusqu’en finale où il échouera contre Daniel Sanchez, le nouveau champion du monde. Boingnères n’a pas à rougir de sa prestation. De toute façon, comme il dit : « Ma vie n’est pas là ».

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Corentin Fouchard

 

 

 

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