Beryl, l’étoile montante de la magie française

Auréolée de sa deuxième place aux derniers championnats de France de Magie, Beryl Trupin profite d’un nouvel élan dans sa carrière. Dans un métier peu reconnu et dominé par les hommes, elle est aussi l’une des seules femmes dans sa profession.

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Beryl Trupin, jeune magicienne de Bordeaux

Adélaïde Hermann, Viviane Mireldo, Benita Anguinée, Sophie Edelstein. Ces noms ne vous disent rien ? À vrai dire, difficile de citer une magicienne qui rivalise avec le niveau de popularité des David Copperfield, Dani Lary ou Criss Angel. Il faut le reconnaitre, peu de femmes composent le paysage de la prestidigitation.

À 24 ans, Beryl est l’étoile montante de la magie. Aux derniers championnats de France organisés à Nancy, elle était l’une des quatre femmes à se présenter devant le jury, sur trente-cinq participants. Une minorité remarquée, mais qui est loin de choquer le milieu. Contre toute-attente, elle fut primée dans sa catégorie. Cependant, la jeune femme ne se fait pas d’illusion : la magie reste un « métier de mecs« .

Une enfance à l’Ile Maurice

Coupée en deux ou enfermée dans une boîte, la femme n’a pas toujours eu le bon rôle. Si beaucoup d’entre elles n’hésitent pas à mettre en valeur un décolleté moulant pour séduire sur scène, Beryl, grande brune au sourire généreux, ne veut pas tomber dans ce piège. La magicienne préfère parier sur une mise en scène décalée, où elle incarne un personnage comique à couettes et en basket. Pourtant, lorsqu’elle était encore la petite fille de l’Ile Maurice, c’est une magicienne à forte poitrine et aux costumes provocateurs qu’elle admirait.

Maltraitée les assistantes ? © Milbourne Christopher - The Greatest Magic Illusions Of All Time.

Les femmes n’ont pas toujours eu le bon rôle sur scène © Milbourne Christopher – The Greatest Magic Illusions Of All Time.

« Je n’ai jamais connu mes parents ensemble », confie Beryl. Née en début d’année 1992, elle grandit à Beau Bassin, au sud de la capitale Port-Louis. Elle vit avec sa mère, une chanteuse locale qui élève sa fille dans la douceur mauricienne. “Un véritable cocon” se souvient Beryl. Son père Patrick est un célèbre metteur en scène et magicien français qui parcourt le monde entier avec ses spectacles. Il surfe sur le succès.

Sous son nom de scène « Pathy Bad », sa fille l’admire. Mais tous les étés, le magicien fait tomber le masque pour redevenir Patrick Trupin et rejoindre sa fille à l’Ile Maurice. Il en profite aussi pour voir sa seconde progéniture, Jennifer, qui vit à quelques kilomètres de là, sur l’île de la Réunion. C’est avec elle, d’un an son aîné, que Beryl tombera dans le chaudron de la potion, magique. 

La révélation

Lorsqu’elles ont respectivement 14 et 15 ans, Beryl et sa soeur accompagnent leur père aux Championnats du monde de Magie de Stockholm en 2006. Ce voyage sera un véritable déclic pour l’adolescente : « J’avais juste envie, un jour, d’être à leur place. Tout le monde me demandait si j’étais déjà magicienne, alors forcément,  je me suis imaginée sur la scène ». En se baladant dans les allées du festival, plusieurs personnes l’interpellent et lui demandent si elle manipule les cartes ou exerce le métier.

« Les gens étaient peu habitués à voir une fille, si jeune en plus, au milieu de tous ces magiciens ». 

Pendant une semaine, Beryl, ébahie, les yeux grands ouverts, admire ses modèles. De retour à Maurice, la fillette en est persuadée : elle perpétuera la tradition artistique de la famille.

Ses études restent cependant la priorité pour ses parents. Et ils décideront que la scolarité de leur fille se déroulera à 10 000 km de là. Direction la France. À contre-coeur, elle rejoint son père désormais installé à Camblanes, une petite commune de la Gironde. Une transition « très difficile » se rappelle-t-elle. Elle y effectue un parcours scolaire classique qui la mènera jusqu’à l’obtention de sa licence en marketing. Mais tout ça ne l’enchante pas vraiment. Ce qu’elle aime Beryl, c’est la scène, le public, l’éblouissement dans le regard des gens du premier rang. Ce plaisir sur scène, c’est à 15 ans que la jeune femme y goûtera pour la première fois, dans un numéro de télépathie avec sa soeur.

A l'âge de 15 ans, Beryl (à gauche), débute sur scène avec sa soeur Jennifer

A l’âge de 15 ans, Beryl (à gauche), débute sur scène avec sa soeur Jennifer

À sa majorité, Beryl est plus mature que la plupart de ses camarades de classe. Quand ceux-ci profitent des premiers plaisirs de la liberté, la jeune femme est déjà en représentation plusieurs fois par semaine à l’Ange Bleu, le plus grand cabaret de France, où son père occupe le poste directeur artistique. Elle s’y forge une identité artistique : « Beryl » devient aussi son nom de scène. Dans ce music-hall, située à une quarantaine kilomètres de Bordeaux, elle obtient ses premières fiches de paies et teste ses nouveaux numéros auprès du public. Signe d’une nouvelle progression dans sa carrière, elle intègre en 2012, l’équipe de France de magie dirigée par son père.

L'équipe de France de Magie réunie à Bordeaux en 2016 © Facebook

L’équipe de France de Magie réunie à Bordeaux en 2016 © Facebook

Entourée de la crème de la magie, Beryl fait figure de novice. Mais elle n’est pas dépourvue de talent pour autant, loin de là. Elle exécute avec une maitrise proche de la perfection un tour de « quick-change » : en l’espace d’une seconde, elle change d’apparence. Mais pour progresser, Beryl manque cruellement de confiance en soi. Hugues Protat, magicien et alors coach de l’équipe de France, décide de la prendre personnellement sous son aile et d’en faire « son poulain », comme aime se rappeler fièrement Beryl.

Opération nouveau numéro

Ils entament une relation de travail qui permettra à Beryl de passer un cap. Un privilège lorsqu’on a son âge. Beaucoup rêveraient d’avoir Hugues comme parrain et proche conseiller. Lui-même avoue qu’il a permis à son apprentie de passer un cap : « J’ai révélé des choses qui étaient enfouies au plus profond d’elle ». Il transformera définitivement la citrouille en carrosse. 

Ils développent ensemble une création artistique. « On est parti de zéro avec Hugues » confie Beryl. Elle a l’idée de faire un numéro avec des ballons gonflés à l’hélium. Un défi monumental : un numéro prend en moyenne quatre ou cinq ans avant de pouvoir être présenté sur scène.

« Dans le métier, il ne faut pas avoir peur de mettre les mains dans la merde. Avec la charge de travail que l’on effectue au quotidien, une femme peut vite être découragée ». 

Pourtant, Beryl et son équipe mettent « seulement » deux ans pour élaborer ce qui deviendra son numéro phare. Du jamais-vu dans le milieu, surtout pour une magicienne. Qui plus est, de 22 ans. Pour ça, elle s’entoure de Jean-Marc, véritable « Géo Trouvetou » du monde de l’illusion. Dans un atelier improvisé au fond de sa maison des bordures de Bordeaux, le quinquagénaire bricole, soude et construit les secrets des magiciens avec qui il collabore. Lévitations, cannes repliables et pyrotechnie n’ont plus aucun secret pour lui. « C’est une encyclopédie du métier » reconnaît Beryl, à qui il permet de réaliser les projets qu’elle imagine à l’entraînement, ou qu’elle gribouille dans son carnet. 

Beryl demande souvent conseil à Jean-Marc, ingénieur et encyclopédie du métier

Beryl demande souvent conseil à Jean-Marc, son ingénieur et « encyclopédie du métier »

Des heures d’entraînements et près de dix mille euros engloutis plus tard, le numéro de ballon prend forme. Il impressionne le jury des championnats de France, qui récompense Beryl pour sa première participation à une compétition majeure. Un tremplin énorme qui lui ouvre les portes des championnats d’Europe 2017 à Blackpool, chez le voisin anglais.

« Mon rêve, c’est de faire le tour du monde, d’entrer au Cirque du Soleil et de participer au Plus Grand Cabaret du Monde de Patrick Sébastien ».

Aujourd’hui, Beryl vit encore dans la maison familiale et son statut d’intermittente lui permet d’assurer des revenus fixes, grâce à ses représentations à l’Ange Bleu. Un revenu qui devrait se multiplier grâce à sa nouvelle notoriété. Plusieurs festivals l’ont déjà contacté, quitte à débourser les centaines d’euros demandés par l’artiste pour effectuer ses tours. Une somme « dans la moyenne » des prestidigitateurs, si on ne compte pas les Eric Antoine ou Dani Lary du milieu, véritable mastodonte qui émargent eux jusqu’à dix fois plus cher.

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Passionné par son travail, le magicien Sébastien Bazou recense sur son site Artefake, l’histoire de la magie. Et le constat est frappant : très peu de femmes y figurent. Il reconnaît même un « milieu extrêmement machiste où seulement 5 % des effectifs des clubs de magie sont féminins ». Un déséquilibre que personne n’arrive à expliquer. Historiquement, Sébastien Bazou rappelle que « les femmes ont longtemps souffert de la comparaison à la sorcellerie, issue du Moyen-Age « .

Hugues Protat, partage cet avis, mais donne une raison plus adaptée au monde contemporain : « Dans la société actuelle, l’homme s’est approprié un rôle de politique, de dirigeant. Le magicien est un symbole de ce pouvoir car il maitrise les éléments ». Selon lui, la gent masculine a inconsciemment écarté les femmes de la profession, ou l’a relégué à un rôle d’assistante. Forme de soumission pour certains, ou moyen d’inclure les femmes dans un spectacle pour d’autres, les partenaires ont toujours été relégués en dehors des projecteurs. Elles ont pourtant un rôle déterminant dans la création du numéro, aussi important que le magicien lui-même. 

La multiplication des magiciennes ne se fera pas d’un coup de baguette magique

Beryl a aussi son mot à dire sur la question. Sur le plateau de « C’est mon choix », en 2015, elle rappelle que les femmes ont toujours été cantonnées au second plan, celui de la partenaire. Mais elle constate qu’aujourd’hui, les choses changent : « les partenaires [de magiciens] deviennent des magiciennes. Et moi mes partenaires, ce sont des hommes« . Elle ne le sait encore peut être pas, mais quelques mois plus tard, c’est un homme qu’elle engagera comme assistant, pour l’aider lors de sa tournée en France. Dans cet univers masculin, Beryl a réussi a inversé les rôles. C’est peut-être au final, l’un de ses plus grands tours.

Jules Lonchampt



Hugues Protat n’en est pas à sa première action pour promouvoir les femmes dans sa profession. En 2008, alors programmateur du festival annuel de magie basé à Forges Les Eaux, il décide d’organiser une édition spéciale féminine. Une parité est alors respectée au niveau de la programmation et le festival est un succès.

Par manque de talent, il est cependant difficile de réitérer un tel effort pour les éditions suivantes. Il constate amèrement que les choses peinent à bouger : « Sur les douze magiciens qui composent l’équipe de France, seulement deux sont des femmes« . Pourtant, il est persuadé que la profession se renouvellera grâce au rééquilibrage de cette balance-là.



Pour aller plus loin et découvrir l’histoire de la magie :

  • Site ArteFake, de Sebastien Bazou http://www.artefake.com
  • Facebook de Beryl, Magie de Caractère https://www.facebook.com/Beryl-Magie-de-Caractere-347716715387632/

One Comment
  1. Je salue le courage de Beryl qui porte haut les couleurs féminines et je lui dis tout mon respect pour la persévérance qui est la sienne ! Je suis sa grand mère et je peux attester des efforts constants et des heures qu’elle consacre à ses préparations !!

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