Bassens : du squat à l’école, le laborieux parcours rom

Svetlana, Mihaela et Yanko veulent aller à l’école. Ils peuvent être inscrits et ont le droit à la scolarisation, comme tous les enfants résidant en France. Pourtant, quand on est rom et quand on vit dans un squat menacé d’expulsion, tout n’est pas si simple. 

Squat-école : le laborieux parcours rom

Pour les enfants roms qui vivent en squat, la scolarisation parait parfois peine perdue. C’est le défi d’associations comme Scolenfrance.

Ils ont fini par arriver. Mardi 12 novembre, Svetlana, Mihaela et Yanko sont allés pour la première fois à l’école. Le bus scolaire a fait un détour par leur squat, route de Saint-Louis à Bassens, pour les amener en centre-ville : direction l’école François Villon. Fébriles, ils se sont répartis dans leurs classes de CE1, CE2 et CM1. Deux jours plus tard, leurs chaises étaient déjà vides. Le jeudi, il y avait grève à l’école. En même temps, une partie de leur squat était évacuée. Les jours suivants, la directrice les attendra en vain.

C’était leur première expérience scolaire. Deux jours, c’est court. Pourtant, les enfants vivent dans ce squat depuis septembre. Plusieurs facteurs ont retardé l’inscription. Les déplacements ont été conséquents après les nombreuses évacuations à Bordeaux l’été dernier. Les enfants se sont ensuite retrouvés dans un squat très isolé. On peut aussi questionner l’implication durable de certains parents pour la scolarisation de leur enfant. Pour ne rien arranger, des contraintes – danger sanitaire, difficulté d’accompagnement et absence de perspectives – pèsent sur cette volonté, rendant incertain tout maintien à l’école. La détermination de l’association Scolenfrance à scolariser ces enfants semblerait presque vaine. Retour sur les raisons d’un quasi-échec.

 

Des mouvements de population durs à suivre

Un coup d’œil au parcours géographique des enfants, et on appréhende déjà une difficulté. Mihaela et Svetlana viennent des squats de Bacalan. Elles sont passées de l’un à l’autre : Etrangers, Bourbon, Hubert-Prom. Yanko, lui, vient du squat de l’avenue Thiers. Tous ces squats ont été fermés. Les multiples évacuations de l’été dernier, qui se sont poursuivies à la rentrée, ont vu la fermeture de nombreux squats de Bordeaux et Floirac, les deux communes qui abritaient jusqu’alors la population rom.

Delphine Hourdebaigt travaillait sur ces squats. Pour y favoriser l’accès et le maintien dans l’école, elle avait créé en 2012 l’association « Scolenfrance ». Elle connaissait donc déjà ces enfants. Malgré tout, suite aux fermetures, il a d’abord fallu chercher les squats qui s’étaient reconstitués pour y retrouver les familles et recenser à nouveau les jeunes à scolariser. Dans cette répartition géographique inédite, chaque association « choisit » son secteur. À la toute fin septembre, Delphine a sa liste de 6 enfants à scolariser sur le squat route de Saint-Louis. Elle peut enfin la communiquer à la mairie de Bassens pour qu’elle place les enfants dans une de ses écoles. La scolarisation commence vraiment à se dessiner mi-octobre. Delphine préfère attendre, à une semaine des vacances de la Toussaint, ça n’a pas beaucoup de sens. L’inscription se concrétise enfin le 5 novembre.

 

« Au milieu de nulle part »

La mairie de Bassens joue le jeu de la scolarisation en mettant en place un ramassage pour le squat. Autrement, rejoindre le centre-ville est mission impossible.

Il est loin de tout. Le squat de la rue Saint-Louis se trouve au bord de la Garonne, à la limite de la zone industrialo-portuaire de Bassens. Et du mauvais côté. Il se situe à pas moins de 5 km de l’école François Villon. N’ayant pas de voiture, les familles de Svetlana, Mihaela et Yanko sont limitées dans leurs déplacements. Le jour de l’inscription, à la demande de Delphine Hourdebaigt, un certain Nikola devait amener enfants et parents à l’école. Problème : ce jour-là, pas de Nikola. Alors il a fallu improviser. A force d’insistance, Delphine persuadera un homme d’une autre famille d’utiliser son véhicule.

Dans sa camionnette noire, il peut faire monter les 3 enfants et leurs mères sans problème. Le trajet lui semble long, il se plaint plusieurs fois du coût en essence. Le ton finit par monter légèrement avec une des mères. Rien ne semble gratuit. Le faire revenir pour le retour sera compliqué. La mère de Yanko appellera finalement une « amie » à la rescousse. Delphine n’en saura pas plus avant de quitter la petite troupe, pressée par un autre rendez-vous.

Réussir à se rendre à l’école dans ces conditions relevait de la mission impossible. Les services de la préfecture sont d’ailleurs très surpris quand on leur parle de scolarisation sur ce site « très très loin de tout » avec « rien à proximité ». D’après Delphine Hourdebaigt, les conditions de travail en ville étaient largement plus simples : « Je ne devrais pas parler comme ça, mais on est vraiment au milieu de nulle part ici ». Heureusement, la mairie de Bassens joue le jeu en mettant en place un ramassage scolaire pour les enfants. S’il ne fonctionnera pas la première semaine, d’où l’absence des enfants, il leur permettra de se rendre à l’école pendant ces fameux deux jours, bien mérités.

 

Une implication toute relative des parents

Mihaela attend debout dans la cour, devant son squat. Elle est tirée à quatre épingles, porte des vêtements tout propres. Elle est bien coiffée, un cartable sur le dos. Elle ressemble à un mannequin enfant pour une photo de magazine. Avec sa mère, elles guettent l’arrivée de Delphine. Elles savent qu’aujourd’hui, elles ont rendez-vous pour aller à l’école. Elles sont impatientes, à l’avance. La mère de Yanko passe la tête par la porte, elle est prête à partir, elle aussi. L’enthousiasme n’est pas aussi clair, mais elle semble motivée.

Chez Svetlana par contre, Delphine arrive comme un cheveu sur la soupe. La mère semble d’abord étonnée, puis elle comprend. La petite, assise sur un matelas à même le sol, les regarde avec ses grands yeux clairs, qui ressortent de manière presque hypnotique sur sa peau hâlée. Elle est toujours en pyjama, à la porte d’une pièce construite de bric et de broc, chambre improvisée dans cet ancien hangar. Dans le fond, une zone vitrée diffuse une lumière douce. Elle est traversée par le conduit d’un poêle à la chaleur agréable. A côté, un homme âgé boit un café, absorbé par la contemplation du sol nu. Il est venu se réchauffer chez ses amis. L’atmosphère paisible est brisée par la mère de Svetlana, qui a fini de coiffer et habiller sa petite. Elle crie maintenant « passaporte » « passaporte ». Elle se presse, paniquée à l’idée de rater le départ. Elle n’a pas préparé les seuls documents nécessaires.

Pourtant, c’est de la mère de Yanko dont Delphine Hourdebaigt doutait le plus : « elle n’avait pas montré jusque là un grand intérêt pour la scolarisation de son fils ». La jeune femme était indécise quand elle se trouvait sur Thiers, malgré la panoplie de travailleurs sociaux pour l’accompagner. La voilà maintenant motivée alors qu’elle se retrouve isolée, quasiment sans accompagnement.

Pour Perrine Laissus, coordinatrice technique à Médecins du Monde: « Il y a bien sûr des adultes qui abandonnent à cause de l’éloignement. Leurs enfants se retrouvent non scolarisés. C’est pas qu’ils l’étaient forcément avant mais avec les contraintes, certains parents y réfléchissent encore moins. Ceci dit, il y a surtout, comme ici à Bassens, une tendance à prioriser l’école, à s’accrocher à la scolarisation malgré l’éloignement. Avec la volonté de donner à son enfant une chance d’intégration. »
Quitte à sacrifier, à la place, la santé.

 

Site isolé, une mise en danger

Avant les vacances de la Toussaint, le père de Svetlana était à l’hôpital. Il crachait du sang, quelqu’un avait fini par l’y conduire. Delphine Hourdebaigt était venue confirmer les rendez-vous d’inscription et s’assurer que la scolarisation était toujours à l’ordre du jour. Elle se voyait aussi contrainte d’annoncer à la mère de de la petite fille qu’une évacuation lui pendait au nez. Mais cette dernière était surtout inquiète pour « Papou », dont elle essayait d’avoir des nouvelles par téléphone. Peu après, « Papou » fuguait du service de réanimation, au péril de sa santé. Il « ne pouvait pas laisser sa femme et ses enfants se débrouiller seuls ». Sa situation précaire, isolée, l’avait empêché de s’inquiéter de cette toux qui durait depuis 3 mois et devenait de plus en plus violente. De la même manière, la situation précaire de sa famille l’empêchait, à ce moment-là, de se soucier de son état critique. Il n’est pas un cas isolé. Pire, c’est parfois la santé des enfants que les parents négligent. Enfants qui sont de moins en moins suivis.

Outre les risques liés à la santé, ces squats qui se déplacent en périphérie des villes présentent des risques sanitaires inhérents à leur lieu d’installation. Les bâtiments de la route de Saint-Louis contiennent de l’amiante. À ce danger, le site ajoute un risque industriel puisqu’il est classé en zonage 2 Seveso. Ce classement est dû à la proximité d’usines de produits agricoles hautement explosifs et des réserves d’hydrocarbure de la communauté urbaine de Bordeaux. Le second squat de Bassens, encore plus proche de ces dernières, se trouve même en zonage 3, une dangerosité équivalente à celle de l’usine AZF de Toulouse.

Toutes ces difficultés s’exercent de manière constante et rendent difficile le maintien dans l’école. Il ne suffit pas d’y rentrer, il faut aussi pouvoir y rester. D’où l’importance d’un accompagnement adapté et soutenu.

 

Un accompagnement difficile pour les acteurs

Dans le squat avenue de Thiers, Médecins du Monde rendait visite aux familles deux fois par semaine. Route de Saint-Louis, l’association ne se déplace qu’une fois tous les 15 jours. Certains habitants des squats avaient aussi l’habitude de passer au siège et donnaient l’alerte si besoin. Une équipe pouvait intervenir en cas d’urgence. Ce n’est plus le cas. Perrine Laissus le constate : « l’éloignement et l’éclatement des squats rend difficile le raccrochage au droit commun, même quand les populations y ont droit ». Delphine Hourdebaigt, de Scolenfrance, est confrontée au même problème dans son action pour le maintien à l’école. Elle est isolée, seul acteur à agir pour la scolarisation, sur un squat qui se trouve à une heure de route de chez elle. Entre un mémoire et le rapport d’activité de son association à rédiger, trouver le temps suffisant pour l’accompagnement devient difficile.

En s’éloignant des grands centres urbains, les squats se sont aussi retrouvés dans des villes non-initiées à leur type de public. Le service scolarité de la mairie de Bassens confirme : « c’est la première fois qu’on reçoit ce genre de demande. Auparavant, on n’avait pas de squat sur notre commune. On essaie de faciliter les choses mais on sert juste de transmetteur à l’école ». On est loin des médiateurs de la mairie de Bordeaux. C’est aussi « une grande première ! » pour la directrice de l’école François Villon. Un changement d’emploi du temps l’a forcée à avancer le rendez-vous d’inscription des enfants. Ce sera donc une première sans filet : elle n’aura pas le concours de la traductrice que Delphine sollicite normalement.

Entre français simplifié au maximum, schémas et traducteur Google, le remplissage des formulaires et l’explication du déroulement de la scolarité est fastidieux. Certaines incompréhensions tournent au surréaliste. L’ambiance reste tout de même détendue. Les enfants seront sages jusqu’au bout. Mais la directrice demande quand même pourquoi les enfants ne sont pas envoyés à Ambarès-et-Lagrave. Dans cette ville limitrophe, on a mis en place une classe spécifique à destination des gens du voyage. C’est d’abord une question de domiciliation argumente Delphine Hourdebaigt : « Ils résident à Bassens, ils vont à l’école à Bassens, c’est normal. Mais cette classe n’est pas non plus une solution : les deux publics sont très différents et ne s’apprécient pas forcément, c’est une erreur de les confondre ».

La directrice de l’école François Villon fait son possible pour accueillir les enfants dans de bonnes conditions, mais elle ne peut pas offrir d’aide personnalisée dans l’immédiat et manque d’informations. Elle aurait besoin de savoir combien de temps les enfants resteront à l’école. Delphine est obligée de lui annoncer que le squat est menacé d’expulsion, impossible de garantir une durée. Pour une première fois, difficile de planifier une action pédagogique.

 

Des perspectives bouchées

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À Iztok, quartier d’où viennent la plupart des roms de Bordeaux, les conditions de vie sont aussi difficiles que dans les squats. On y vit coupé de la société bulgare.

Le jour de l’inscription, 4 enfants devaient être présents. Mais, celui qui aurait pu devenir l’ami de Yanko ne se rendra jamais à l’école François Villon. Le déplacement de squat en squat, les démarches, la survie, tout était devenu trop compliqué. Sa famille souhaite désormais repartir en Bulgarie.

Tous ne peuvent pas faire de même. Certains squatters font vivre toute leur famille restée en Bulgarie. Ils ont en fait du travail et sont régularisés, mais choisissent d’habiter sur le squat, seul moyen d’économiser l’argent à envoyer. Leurs conditions de vie nous semblent insupportables, mais elles ne sont pas meilleures à Iztok. C’est de ce « ghetto » rom de Pazardzhik que viennent la plupart des roms de Bordeaux. D’autres habitants du squat doivent simplement aider leur famille ici en France. Celle-ci n’est pas forcément régularisée. D’après Médecins du Monde, la stratégie d’évacuation de la préfecture pourrait viser, dans le cas du squat route de Saint-Louis, à pousser ces individus à abandonner le mode de vie en squat. Mais contrairement aux bénéficiaires de la MOUS (Maitrise d’Œuvre Urbaine et sociale – dispositif d’intégration sujet à sélection), ils n’obtiennent pas d’aide en ce sens.

Et il y a ceux qui n’ont simplement pas les moyens d’une autre vie. Les parents de Svetlana, par exemple, sont très pauvres. Sa mère l’explique par des gestes : ils ne pouvaient même pas manger à leur faim en Bulgarie. Cette famille est dans une impasse. En situation illégale, elle a déjà été diagnostiquée comme non-éligible à la MOUS. La préfecture choisit pour le moment de ne pas réeffectuer d’évaluation avant les nouvelles expulsions. La circulaire Valls demande ce diagnostic mais n’est pas précise quand une même personne est à nouveau concernée. La mesure de la préfecture peut être justifiée pour des questions de coût et de temps. Le problème est qu’à l’heure actuelle, elle concerne la plupart des habitants des squats aux alentours de Bordeaux. Sans nouveau diagnostic, pas d’espérance d’être pris dans le dispositif d’intégration, même si les réponses aux critères avaient changé. Les familles doivent donc se débrouiller alors que, de plus en plus isolées et sous pression, elles semblent condamnées à errer de squat en squat.

Cette mobilité des squats est irrémédiable, puisqu’ils sont illégaux. Même si elle voudrait que les évacuations soient moins rapides, Delphine Hourdebaigt en est consciente. Dans cette optique, alors que l’évacuation du squat de Thiers a « réveillé » la coordination des associations, elle souhaiterait mettre en place des outils efficaces de suivi des familles. Ils éviteraient de grosses pertes de temps à devoir recommencer toutes les démarches à chaque nouveau squat. Pour elle c’est aussi une question d’humanité : « Ce n’est pas parce que ce sont des migrants qu’il faut qu’on les renvoie toujours à la case départ ».

Elle ne veut pas perdre de vue les enfants et souhaite avoir toujours l’opportunité de leur offrir, même pour quelques jours, une scolarisation normale. Après tout, les deux jours à l’école de Mihaela, Svetlana et Yanko, c’est toujours ça de pris !

Hélène Lompech

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