Baby-foot : du jeu de bistrot au sport de compét’

« Le baby-foot est un sport » assurent-ils. « Le baby-foot n’est qu’un loisir » rétorque le Ministère des sports. Il est vrai que pour beaucoup le baby-foot est avant tout ce jeu de bar auquel on s’adonne entre amis avec un bon demi. Voyons ce qu’il en est en une partie de baby-foot avec Patrice Courtade, président du club de baby-foot sportif de l’US Chartrons.

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Entraînement un lundi soir à l’US Chartrons, sur les 4 baby-foots Bonzini. (Crédit photo : Malik Teffahi-Richard)

     « Voilà le parc dont nous disposons : 4 tables de compétition Bonzini officielles B90-ITSF, d’une valeur de 1700€ chacune » m’annonce fièrement Patrice Courtade, la quarantaine, le teint mat, en tenue de sport.  Il vient d’allumer les lumières d’un des locaux de la Maison de quartier des Chartrons, et dans un coin de la pièce apparaissent les quatre B90. « La formule 1 du baby-foot » d’après le site du fabricant.  En semaine, Patrice travaille à domicile. Il est modérateur pour une agence de rencontres par téléphone et trie sur le volet les profils des prétendants. Mais les week-ends, Patrice est prêt à se déplacer à l’extérieur, à Toulouse, Paris, Nantes, ou peu lui importe, tant que s’y joue un tournoi de baby-foot sportif. Vous l’avez compris, Patrice est président du club de baby-foot sportif de l’US Chartrons. Il est aussi chargé d’animation pour la Fédération française de Football de Table (FFT). Et puis cette année, il dispute sa 11ème saison, classé 30ème joueur national.

    Chacun arrive à son rythme pour l’entraînement de ce lundi fixé à 20h, jusqu’à 23h45. Vers 20h30, cinq hommes, jeunes et moins jeunes, des habitués semble-t-il, rentrent dans la salle. On se salue, on dispose les baby-foots au centre de la pièce, et, déjà concentrés, l’on s’échauffe sur les premières balles. Interloqué par tant d’application, je me rapelle alors mes parties de baby bon enfant d’antan, celles où chaque bistrot a ses règles, où l’on « prend le gagnant », et où ceux qui ont le malheur de perdre 11-0 devaient « passer sous le baby ».  Sur cette même nostalgie, l’écrivain Thierry Crouzet écrit :

« Les cigarettes fumantes atterrissaient dans les cendriers de part et d’autre des barres, une pièce de 50 centimes glissée dans le monnayeur libérait la tirette qu’un des joueurs faisait claquer pour récupérer les onze balles en liège blanchi. La partie pouvait débuter. Quatre paires de mains s’enroulaient autour des poignées, la balle était lancée entre les demis et la bataille s’engageait. »

Un sport en mal de reconaissance

    Mais pour Patrice, le baby-foot sportif souffre de cette image de passe-temps récréatif : « culturellement, il est difficile de faire accepter le baby-foot comme un sport, on s’imagine toujours le baby-foot comme un loisir, avec sa bière et la clope au bec ». Contrairement au billard, à la pétanque, à la pelote basque ou au bowling, le baby-foot n’est en effet pas reconnu comme sport par le Ministère des Sports (et de la Jeunesse, de l’Education populaire, et de la Vie associative : voir la liste des sports reconnus). Ce qui empêche le club de l’US Chartrons de percevoir des subventions. Le club est financé tant bien que mal par la Maison de quartier, les licences, les quelques dons et les quelques soirées privées organisées pour des entreprises. Et Patrice bataille pour trouver des sponsors pour la prochaine Champion’s League.

    Vers 21h30, les 4 baby-foots du club sont occupés par des duos. « Celui-ci est occupé par des gars niveau « pro », celui-là « semi-pro », et les deux autres c’est loisir » m’indique Patrice. « Mais quand on dit « pro », ça veut pas dire qu’on en vit hein », tient-il à préciser. Il tient aussi à me démontrer en pratique qu’il s’agit bien d’un sport. Nous nous plaçons de part et d’autre d’un Bonzini. Il m’indique que les règles de compétition sont beaucoup plus simples. Il me dit aussi que la première règle, c’est de respecter ce qu’il appelle le « protocole du prêt », c’est-à-dire toujours demander à son adversaire direct s’il est prêt avant d’envoyer la balle : – « Prêt ? » – « Prêt ! »

« Ça se joue au millimètre et au dixième de seconde »

    Si elles ne font pas plus d’un tour et demi, les fameuses « roulettes » sont autorisées, les « râteaux » aussi. Tant qu’ils ne font pas trembler le baby-foot. Et pour le  reste, oubliez « demis », « gamelles » et « pissettes » : un but est un but, il vaut un point. Point. Patrice me fait une démonstration de tirs. Vous voyez le genre : l’attaquant central tapote la balle, feinte, la passe aux ailiers, la récupère, tapote encore, et puis ça part, ça fuse et on vient de se prendre un but. Ainsi les buts pleuvent : son attaquant contrôle la balle, la décale, temporise, et soudain frappe et marque, etc. J’ai beau suivre ses mouvements, mon gardien arrive toujours en retard. « Ça se joue au millimètre et au dixième de seconde, il faut une préparation physique, une préparation mentale et beaucoup d’entraînement, si t’as pas cette conjonction de trois choses, t’y arrive pas  » m’avait prévenu Patrice. Il renchérit : « il faut faire des heures et des heures de gamme, c’est comme pour la musique. Et ça peut être n’importe quoi ta gamme : demis, arrières, tirer, balader la balle… » Et attention, m’apprend-il, « en attaque, tu n’as le droit qu’à 15 secondes pour frapper ». En compétition, il y a un arbitre au chronomètre qui vérifie, tandis qu’un autre s’assure du  décompte des buts et du respect des protocoles.

36 façons de jouer

     Surprise, Patrice m’apprend aussi qu’il existe plusieurs manières de se saisir des poignées. Les joueurs « niveau pro » présents dans la salle me font la démo. Tout d’abord, le style « à l’ancienne », « à la française », celui que tout le monde connaît, les mains fermées, au-dessus de la poignée, paumes vers le bas. Classique. Vient ensuite la technique modernisée, mains ouvertes, la poignée dans le creux de la main, sur le côté, puis l’on fait rouler la barre dans sa main pour tirer. Puissant. Enfin, le Snake, cette fois-ci c’est le poignet qui est placé contre la poignée, puis l’on remonte brusquement en faisant glisser la barre le long de sa main. Fatal. Contre un joueur amateur, du moins. Pour jouer ainsi, mieux vaut posséder des gants adaptés, avec grip, m’avertit Patrice. Et chaque style de jeu implique un type de poignée spécifique : « quand on arrive en compétition, il n’y a que les pas de vis, chaque joueur apporte ses propres poignées. »

    Patrice pousse son argumentation sur la variété de ce que je suis désormais prêt à appeler « sport » au point de comparer le baby-foot au tennis : « Au tennis, il y a cinq surfaces différences, l’herbe à Wimbledon, la terre battue à Rolland Garros, l’acrylique à l’US Open… Au baby foot c’est pareil, il y a cinq tables officielles : la Bonzini, la Roberto sport, la Tornado (ex-Fireball), la Leonhart et la Garlando. » Dans la salle, une vieille table Roberto que Patrice veut revendre d’occasion, « dans les trois cent euros », je m’en rapproche pour constater la différence : les joueurs sont en plastique, le style de jeu en devient agressif, avec moins de touches de balle… Vers 22h, quatre jeunes amis, joueurs amateurs, rentrent dans la salle. Viennent-ils pour s’amuser ou pour s’entraîner en vue de futures compétitions ?

L’US Chartrons : loisir et compétitions

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Le club de l’US Chartrons saison 2012. L’équipe en première division n’a pu réaliser le doublé tant espéré, mais a décroché la seconde place. Le titre de Champions de France a en revanche été ramené par l’équipe en deuxième division. Au centre : Patrice Courtade. (Crédit photo : US Chartrons)

   « Ceux-là je les connais, ils viennent pour le loisir, ils sont déjà venus la dernière fois », m’informe Patrice. Il ne fait pas payer les premières fois. Je décide de me mélanger avec les autres joueurs. Un habitué du club m’explique qu’il ne détient que la licence loisir (40 euros) parce que la la licence pro « coûte cher », et qu’il « faut avoir l’esprit de compét' ». Tandis que les joueurs plus acharnés de la table du fond, que  j’entends parler de « tiré de derrière main ouverte » et de « lifts » sont les heureux détenteurs de la licence pro (80 euros). Ceux-là préparent la saison 2013-2014. Ils parlent du baby-foot comme d’un « virus » qui pousse à la compétition. Patrice se souvient : « c’était il y a onze ans, un jour de pluie, à l’époque j’étais plutôt branché flipper. Je suis allé dans une salle de jeu pour me faire une partie de flipper, et puis il y avait un type qui faisait le coq  au baby-foot, j’ai joué contre lui et il m’a dit que je me débrouillais mieux que les autres ». Dès lors, Patrice attrape le virus et s’inscrit à ses premiers tournois. C’est le côté tactique et intellectuel qui lui a plu : « je joue aussi aux échecs et j’ai tout de suite faite le parallèle avec les échecs, c’est pareil, il faut anticiper, contrôler le centre, etc. ». Le club de l’US Chartrons est l’un des meilleurs de France : il a fini deuxième en D1 et premier en D2 cette année au Championnat de France, ce qui explique que Patrice incite ses membres à jouer en compétition. Mais joueurs loisirs et pro se côtoient toujours dans la bonne humeur.

    Nous sommes maintenant une dizaine à nous relayer pour batailler autour du petit ballon. Que des garçons, des mecs, des hommes. Le constat est sans appel : où sont les femmes ? Il y a « Aurore, sa maman et Pascaline » assure Patrice, mais sur la cinquantaine de licenciés que compte le club, il est clair que le baby-foot reste un sport très majoritairement masculin. Encore qu’il se démocratise : la FFT estime aujourd’hui à 500 000 personnes, dont environ 1000 licenciés, le nombre de joueurs réguliers en France. Et il croît chaque année, les femmes sont même de plus en plus nombreuses. Il est 22h45, je m’apprête à partir. A la pause clope les jeunes – la vingtaine –, potentielles nouvelles recrues, débriefent en aparté. – « Alors tu trouves ça comment ? » – « C’est sympa, et puis ça change des soirées dans les bars ».

Malik Teffahi-Richard

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