A Cenon, le graffiti s’invite dans les salles de classe

 

Miloud, plus connu sous son nom de graffeur MAS, finalisait en octobre dernier la fresque de Cenon que la collectivité lui a commandé. (Photo : Mélanie Volland)

Depuis la rentrée 2017 le collège Jean Zay de Cenon a ouvert ses portes au graffeur MAS. Dépêché par la Ville, il enfile tous les quinze jours sa casquette de prof. Un bon moyen de se faire connaitre, et de réhabiliter le graffiti, trop souvent confondu avec le tag.

Miloud, que tout le monde connait sous son nom de graffeur « MAS », installe les tables de l’une des salles du collège Jean Zay de Cenon. Il préfère la configuration en « U » pour échanger avec les élèves de 5ème, à qui il dispense des ateliers, comme ce mardi 17 octobre. Il a fait l’effort de mettre une chemise pour l’occasion. Aidé par Pierre Lefort, responsable du service ‘’Gestion urbaine de proximité’’ de Cenon, et Olivier Ramillon, notamment inspecteur de salubrité pour la même ville, ils sont bientôt rejoints par les 16 élèves qui ont choisi l’atelier.

Le but de ces séances d’une heure et demie, dispensées tous les quinze jours aux mêmes élèves, est de les sensibiliser au graffiti, mais également au tri des déchets. Ce curieux mélange est à l’initiative de Pierre Lefort, dont le respect de l’hygiène dans la commune est l’une des principales missions. « Les poubelles c’est pas funky. Je me suis dit qu’avec le moyen du graff on arriverait à approcher les gamins », résume-t-il avec fierté. Las de l’incivisme ambiant de Cenon, et donc des trop nombreuses poubelles qui traînent sur le bas-côté, le fonctionnaire, en poste depuis un an, a pris sa mission très à cœur. Il a démarché MAS, ainsi que la principale du collège Jean Zay au printemps dernier. Dès juin 2017, le module est validé et s’intègre aux autres activités périscolaires proposées, comme du sport ou encore de la musique.

Graffe-moi une borne à ordures

Dès que la sonnerie du collège retentit, MAS se redresse, prêt à accueillir ses élèves. A peine la porte passée, les premières remarques des enfants fusent. Un brouhaha enveloppe la petite salle de classe, et MAS se met à sourire. Il le sait et le dit, ces séances sont « sportives ». Un bien mince désagrément en comparaison des étoiles dans les yeux des gamins, ravis de le voir. « Hey MAS, ça va ? », balance avec énergie une petite blonde qui s’installe au premier rang. L’excitation est à son comble, aujourd’hui ils essaient « la spray« . Finies les séances de sensibilisation et de brainstorming, place à l’action.

A l’aide d’un pochoir, et d’une spray spéciale, Miloud apprend aux enfants les astuces pour réussir son graffiti.(Photo : Mélanie Volland)

MAS est généralement accompagné de MÖKA, son acolyte, malade ce jour-ci. Ensemble, ils sont chargés de trouver un moyen incitatif et graphique d’amener les cenonais à jeter correctement leurs déchets. Pour sensibiliser les cenonais, l’équipe a choisi, en concertation avec les enfants, de graffer des bornes à ordures de la Ville. Ce sont ce qu’on appelle dans le jargon des collectivités territoriales, les fameux « points d’apport volontaires »

Bordeaux Métropole a récemment donné son accord pour que le projet aboutisse. « J’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai obtenu l’accord du patron des déchets de Bordeaux Métropole pour que vous graffiez les bornes ! », s’exclame Pierre Lefort, les deux mains à plat sur le bureau, sous les yeux admiratifs des élèves. Bertrand Bouchaudy, directeur de la collecte et du traitement des déchets de la collectivité a effectivement répondu qu’il « souscrivait pleinement au projet ».

Pochoir et spray

Les bornes à ordures graffées, cela se fait déjà à Strasbourg. Lorsqu’on leur montre les graffitis réalisés sur place par des artistes confirmés, les enfants s’extasient. « C’est possible d’arriver à quelque chose comme ça ! », assure Miloud. Il demande aux élèves de dessiner des bornes à ordures sur des feuilles blanches et d’imaginer les motifs qu’ils veulent graffer dessus.

Tandis que chacun se munit de ses feutres, MAS installe à l’avant de la salle son petit atelier spray. Il a récupéré les pochoirs réalisés par MÖKA la dernière fois, et des cartons. Muni de sprays d’intérieur (avec une très faible quantité de solvants, et utilisables sans masque, ni lunettes) il fait défiler tour à tour les enfants pour qu’ils graffent un carton. La technique est simple : se pencher à la hauteur du pochoir puisque le corps accompagne chaque jet de peinture, et exercer une pression rapide pour éviter que le motif ne bave.

Très inspirés, les élèves imaginent les graffitis qu’ils réaliseront sur les bornes à ordures, comme une licorne sur la photo ci-contre. (Photo : Mélanie Volland)

Fasciné, Peio, qui voulait pourtant arrêter l’atelier il y a quelques minutes à peine, questionne MAS. « Hé, combien ça coûte une bombe de spray ? », « comment tu fais pour dessiner des poupées russes ? », tout y passe. Généralement les gamins lui demandent s’il est connu et s’il fait des trains, mais aujourd’hui c’est la bombe de spray qui les intéresse.

Cenonais, préparez-vous à trier vos déchets !

Le graff a cette capacité à interpeller quiconque y est confronté. Qu’il fascine ou répugne, impossible d’y rester indifférent. Pierre Lefort a vu juste, grâce à la spray et à l’ingéniosité de Miloud, les gamins sont déterminés à s’occuper des poubelles. Une brunette avec les cheveux tressés imagine une licorne, sous le regard admiratif d’Olivier Ramillon. Lui-même se prête au jeu. L’idée est d’amener la population à jeter dans la borne, et non pas à ses pieds. Beaucoup partent sur l’idée d’un monstre, sur lequel est écrit « donnez-moi des poubelles, ou je vous mange ! ».

En plus des motifs, qui seront réalisés au pochoir, chaque borne sera dotée d’un message incitatif. Les élèves doivent y réfléchir en même temps qu’ils dessinent. Pierre Lefort est vigilant à ce que le projet reste cadré. Il s’est si fortement engagé dans cette aventure, qu’il veut un « livrable exploitable » au terme de l’atelier. MAS l’en assure, le résultat sera au rendez-vous. La prochaine fois, ils passeront la vitesse supérieure. Miloud et les deux employés de la ville vont se revoir sous peu, et entamer un repérage des bornes.

Avec les enfants, MAS a imaginé des sortes de monstres qui avalent les déchets, agrémentés de messages incitatifs.(Photo : Mélanie Volland)

Un projet ambitieux, dont MAS se réjouit. La ville va énormément communiquer autour des bornes graffées, et lui gagnera en visibilité. Une opportunité pour le graffeur de 38 ans, qui a décidé de se ranger après des périodes plus tumultueuses.

Fini le vandale

Le graffiti éducatif, MAS s’y consacre pleinement depuis deux ans seulement. Avant, comme beaucoup d’autres, il est passé par la case vandale. Aucun graffeur n’y coupe. « Faire des trains », bien sûr que MAS a eu ce genre de période. Les gardes à vue après des nuits à recouvrir les TER, il en a fait plus d’une. Et c’est loin d’être un truc de racailles, comme on pourrait le croire. « Les plus grands vandales ce sont les fils de riches, parce qu’ils peuvent payer les amendes. Les tags qui m’épataient ado c’était pas un grand noir costaud qui les faisait, c’était Gauthier ! Le fils du directeur de la SNCF ! », lâche Miloud dans un éclat de rire, lorsque nous le rencontrons place de la Victoire, pour en savoir davantage sur ses projets.

Les graffs illégaux c’est pourtant terminé pour MAS. Non seulement ça ne paie pas, mais en plus, Miloud a vécu avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Une fois il a « pris pour toute l’équipe » avec laquelle il graffait. Résultat, il écope de 50 000€ d’amende avec sursis, et ne peux plus sortir dans la rue en possession d’un marqueur, sous peine de réellement payer cette somme. Quand il en parle, Miloud perd l’espace de quelques secondes le sourire qu’il arbore en permanence. Il secoue la tête sur laquelle est vissé son berret, son éternel couvre-chef tout tacheté de peinture.

Graffiti pour mamie

Au-delà de cette menace pécunière, Miloud a surtout eu un déclic. Il y a deux ans on lui demande de graffer, avec ses acolytes du Grand Cru, MÖKA et Blade, un mur qui jouxte un centre dédié aux personnes en fin de vie. « Dès que les petits vieux apprennent que des gars vont venir taguer le mur en face de leurs chambres, c’est l’affolement», rigole Miloud. « En plus, c’est un arabe qu’ils voient débarquer avec sa spray. Dès que je suis arrivé une mamie est venue me dire ‘c’est vous qui allez faire des tags ?’, elle était paniquée ».

A Cenon, Miloud a pu s’octroyer quelques libertés avec le cahier des charges, comme avec ce portrait. (Photo : Mélanie Volland)

Spécialiste des portraits depuis des années déjà, Miloud choisit de graffer la grand-mère accompagnée d’une petite fille, toutes deux entourées de fleurs. Une fois la fresque finie, la mamie lui tombe dans les bras en pleurant. « A ce moment-là j’ai réussi à faire tomber le verrou du tagueur. C’est une personne que je n’aurais jamais pu toucher, qui n’aurait jamais vu ce qu’était le graff sinon », se rappelle Miloud, toujours ému par cet échange. Cette révélation est un véritable tournant, un « virage à 90 degrés dans [sa] carrière ». C’est le début de son implication dans les ateliers, et les salles de classe.

Des HLM aux feux de la rampe

Depuis il respecte strictement la propriété privée, les monuments scolaires, religieux, et les pierres bordelaises. Il multiplie surtout les projets. Il s’est doté d’un numéro SIREN et facture ses graffitis. « On m’a dit que ce que je faisais était monnayable. Jamais le gamin de quinze piges qui taguait les voitures n’aurait pensé faire des devis ». Pourtant MAS est de plus en plus demandé. Après avoir graffé dans un quartier HLM de Cenon, et avoir épaté les gamins qui n’ont depuis pas altéré son œuvre d’un millimètre, la ville est venue le chercher pour mettre un coup de spray rue du Maréchal Foch.

Il s’agit de la grande rue qui sépare le bas-Cenon du haut-Cenon. Une rue que quiconque voulant passer de l’un à l’autre est obligé d’emprunter. Plus de 200 mètres de muret qu’on l’a chargé de recouvrir de graffitis qui rappellent l’histoire de Cenon et parlent aux deux extrémités de la ville. Soit une énorme visibilité.

Graffiti vs lettrage dans les quartiers

Sa popularité cenonaise il la doit à ce fameux graff, dans lequel il a impliqué les gamins. « Quand j’étais en train de le faire ils sont tous venus autour de moi, j’ai décidé de les associer au truc. Je leur ai filé des sprays et leur ai fait faire des traits sur mon graff. Résultat, il est toujours là-bas, en bon état et les gamins ne s’appuient même pas contre ce mur », raconte MAS, non sans fierté.

Le mur cenonais est presque entièrement recouvert du travail de MAS, qui continue d’y passer plusieurs journées.(Photo : Mélanie Volland)

Avec ses graffitis, à l’opposé des tags immondes qui tapissent les HLM, il veut faire comprendre aux habitants des quartiers qu’il s’agit d’un véritable savoir-faire, et les inciter à découvrir d’autres graffeurs, en dehors de leurs cités. « Peut-être que s’ils apprécient le graff, ils apprendront à apprécier l’art », espère MAS. L’éducation au graffiti, et l’éducation via le graffiti sont devenues ses moteurs.

Une casquette de prof qu’il n’est pas près de lâcher

Quand il organise un atelier, Miloud consacre toujours son introduction à l’histoire du graff, la distinction entre le tag, le graffiti et le street art. Plutôt que de se dire artiste, Miloud préfère se voir comme un artisan. C’est du savoir-faire qu’il transmet à ses élèves, la manière de tenir la spray, de se mouvoir pour tracer un trait régulier et accompagner les courbes d’un dessin, etc. Bien-sûr, il leur fait aussi un petit point moral, sur le vandale. « Généralement, quand j’interviens dans les classes il y a un prof ou le principal, et ils sont super attentifs à ça, donc je le fais systématiquement », explique Miloud.

MAS a bon espoir que d’ici cinq ans, les écoles d’art intègrent le graff dans leurs programmes. A Bayonne, c’est déjà le cas. « Il y a ce mec, Flow, qui intervient comme prof dans l’école d’art. C’est excellent. On a besoin d’une approche académique du graff », se réjouit MAS. Sans doute que ce premier projet cenonais pour sensibiliser au tri des déchets ouvrira la voie à d’autres, dans le même établissement, voire d’autres de la commune ou de la métropole.

Mélanie Volland

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *