Le Comptoir du Jazz réouvre ses portes pour un temps limité

Le Comptoir Éphémère a pour projet de redonner vie au feu Comptoir du Jazz, quai de Paludate. Il y a cependant une contrainte de taille : le temps. Et il en manque. Comme son nom l’indique, le Comptoir Éphémère n’est pas fait pour durer. Combien de temps lui reste-t-il ? Quelques semaines ? Quelques mois ? À ce jour, il n’y a pas de réponse. Mais avec la démolition du lieu prévue, c’est tout un pan de l’histoire du jazz bordelais qui risque de disparaître avec lui. 

Tuba imposant qui orne l’entrée, petits fauteuils faisant face à une scène où l’on aperçoit une contrebasse et un saxophone, lumière tamisée…Pas de doute, nous sommes bien dans un lieu dédié à la musique. C’est en tout cas la volonté du directeur du projet du Comptoir Éphémère, Benoit Lamarque.

Début juin 2017, Benoit Lamarque apprend que le lieu est condamné à une démolition certaine. Celle-ci entre dans le cadre du projet Euratlantique, un immense chantier de réaménagement et modernisation du quartier Saint-Jean Belcier. La nouvelle tombe alors que les procédures de reprise du lieu par son organisme de production et d’organisation d’événements Atevenements ont déjà été engagées. Trop tard pour faire machine arrière, ce grand amateur de jazz imagine alors avec son équipe ce concept de lieu temporaire avec la volonté première  de rendre un dernier  hommage à la période faste du Comptoir du Jazz des années 2000.

Benoit Lamarque, en charge du projet du Comptoir Éphémère.

Quand on a compris ce qu’il se passait, que le Comptoir était voué à disparaître on s’est demandés si le caractère éphémère pouvait fonctionner et puis on s’est dit allez on se lance et on verra bien ce que ça donne.

Un concept revisité

Du live music, une programmation de qualité, le but est de renouer avec la tradition du Comptoir du Jazz, mais pas que. Benoit Lamarque y ajoute un peu de modernité : le lieu est aussi pensé comme une plateforme artistique pluridisciplinaire : musique, danse, théâtre, cabaret, arts visuels, arts numériques sont au rendez-vous. Mais ils ne savent cependant pas pour combien de temps. Pour que le lieu prospère, il faut donc qu’il se remplisse vite. Le Comptoir Éphémère ne peut pas compter sur la seule réputation du Comptoir du Jazz qui s’est dégradée au fil des années. Les clients peinent à revenir.  Le défi s’avère donc difficile à relever: « On s’est retrouvés face à l’Histoire du Comptoir, lui redonner une image propre et qualitative, c’est difficile » avoue Benoit Lamarque.

Le Comptoir du Jazz a en effet connu quelques déboires qui ont nui à sa réputation. Comme Un gérant qui pique dans les caisses du bar, ce qui mène au dépôt de bilan du lieu en 2014, ou la reprise par deux rugbymen, qui changent du tout au tout l’atmosphère du Comptoir, en commençant par son nom : le Comptoir du Jazz devient le Club House, un repaire pour les fans de sport plus que pour les amateurs de musique…Il perd peu à peu sa clientèle et ses musiciens.

Les années 2000 : l’âge d’or du Comptoir du Jazz

« Le Comptoir du Jazz était pour nous musiciens un des derniers lieux de liberté musicale totale à Bordeaux ». Le Comptoir du Jazz a marqué les Bordelais et plus particulièrement les musiciens qui l’ont fréquenté, comme Antonin Mallaret, batteur professionnel qui se souvient d’une époque révolue : « Dans les années 2000 c’était le pied. On se retrouvait tous là-bas pour jouer…C’était un lieu plein de vie, il y avait un vrai respect envers les musiciens. » Il se rappelle : « à la fin des concerts ça arrivait que le gérant sorte une bouteille de champagne et arrose tout le groupe, c’est quelque chose d’inimaginable aujourd’hui. »

Antonin Mallaret se désole du tournant pris par le Comptoir du Jazz, qui est peu à peu devenu selon lui un « bar comme les autres » :

Un soir j’ai joué au Club House avec mon groupe, et d’un coup on nous a demandé de nous arrêter de jouer parce qu’une fille du bar fêtait son anniversaire et qu’un mec allait lui faire un strip-teaseÇa aurait été impensable un truc pareil du temps du Comptoir 

L’atmosphère du lieu se dégrade peu à peu avec les changements de direction répétés, certains musiciens se sentent beaucoup moins bien accueillis : « C’était de pire en pire. Ils ont changé une partie du personnel et on s’est retrouvés face à des gens qui étaient dans des rapports beaucoup plus commerciaux que musicaux. D’un coup il fallait se battre pour tout, pour manger, boire, être payé… on a arrêté d’y aller et ça a périclité ».

Avec le Comptoir Éphémère, redorer l’image d’un lieu mythique

Pour redonner au lieu sa splendeur d’autrefois et donner envie aux musiciens et aux clients de revenir, des aménagements sont réalisés « On a fait un gros travail sur le son, c’est ce qu’on reprochait souvent au lieu, on a une approche beaucoup plus professionnelle« , explique Benoit Lamarque. Changement également de déco : les photos de jazzmen remplacent les maillots de rugby dans les cadres, les murs sont repeints en rouge et noir, et les écrans où l’on projetait les matchs servent désormais à diffuser les concerts en direct.

Le lieu a retrouvé son style de jazz-club d’époque, il a été inauguré le 4 octobre 2017.

L’aspect est là mais le Comptoir peine à se remplir, pas plus de vingt personnes ce jeudi soir, dans une salle qui peut en accueillir 260. Mais quelques habitués répondent tout de même présent, comme Khadija qui fréquentait le Comptoir du Jazz à l’époque: « J’ai complètement arrêté de venir quand le Comptoir est devenu le Club House, il n’y avait plus du tout de connotation jazz, l’auditoire n’était plus à l’écoute, il y a eu comme un clash, le lieu a complètement perdu son âme. » Ce soir, devant un collectif jazz de musiciens locaux, elle retrouve un peu la magie d’antan, « quand j’ai entendu parler du projet j’étais ravie, on manque tellement de lieux comme ça à Bordeaux, dommage qu’il n’y ait pas plus de monde ».

Jeudi 12 octobre 2017 lors du concert d’un collectif jazz local, beaucoup de chaises sont restées vides.

Le Comptoir Éphémère cherche à renouer avec l’identité perdue du Comptoir du Jazz, en imaginant une programmation qui se rapproche de ce qui pouvait être fait à l’époque. Le 11 novembre, on pouvait y retrouver le groupe bordelais Shaolin Temple Defenders qui a fait ses premiers pas au Comptoir du Jazz et qui y a même tourné son clip en 2009. « On a une attache particulière avec ce lieu, c’est super pour nous d’y retourner » explique Manu, chanteur du groupe, qui avait lui aussi cessé de le fréquenter.

Une épée de Damocles plane aujourd’hui au dessus du Comptoir Éphémère : sa démolition. Benoit Lamarque et son équipe Atevenements ont décidé d’en faire une force et un concept. Amateurs de musique pressez-vous. Le compte à rebours est lancé.

Lucie Carbajal

Crédits photos: Lucie Carbajal

 

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