A Bordeaux, les cinémas sont en guerre

D’ici 2019 et l’ouverture d’un nouvel UGC aux Bassins à flot, il y aura trop de fauteuils pour pas assez de spectateurs. La situation inquiète les plus petites structures indépendantes.

Le cinéma indépendant Utopia regarde d’un mauvais œil la multiplication des salles UGC.

Devant les deux grandes portes noires de la salle 16 de l’UGC Gambetta, une vingtaine de personnes attendent que la séance précédente de Blade Runner 2049 se termine. Ils seront près d’une centaine, ce dimanche après-midi, à s’être rendus au cinéma pour le blockbuster américain du moment. Tandis que le film de science-fiction a ramené plus d’un demi-million de spectateurs en une semaine en France, l’UGC Gambetta de Bordeaux rencontre des difficultés à remplir un siège sur deux pour une séance dominicale.

La salle est silencieuse, propre, spacieuse. Mais délaissée de ses spectateurs. En réalité, les infrastructures cinématographiques de Bordeaux sont si importantes qu’elles peinent à faire le plein. Cette situation soulève un paradoxe : les spectateurs  sont de plus en plus nombreux à se rendre dans les salles obscures. D’après le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), les entrées ont augmenté de 6% en Nouvelle-Aquitaine, notamment à Bordeaux. « Il y a de plus en plus de salles en parallèle d’une population qui augmentera dans les prochaines années », remarque Jean-Pierre Castan, de la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) en Nouvelle-Aquitaine, avant d’expliquer : « Des études ont été faites sur la ville. Les industriels jugent qu’il y a un véritable potentiel auprès du public, notamment dans des zones périphériques ou ex-rurales. »

Les grands complexes, une menace pour les petites structures

A Bordeaux, on ne compte pas moins de huit cinémas. Parmi eux, plusieurs multiplexes dépassent les 2 000 fauteuils. Un autre est en construction dans le quartier des Bassins à flot. Rue Lucien Faure, les voitures circulent sous les nombreuses grues. Elles s’étendent au-dessus des futurs immeubles et commerces qui devront animer une vie de quartier, elle-même en construction. Les fresques de street-art qui s’étalent sur les murs du Hangar 27 seront prochainement détruites. Le chantier naval sera remplacé d’ici 2019 par un complexe ultra-moderne étendu sur 8 500 mètres carrés et labellisé UGC Ciné Cité.

Dans l’ancienne nef de l’église Saint-Siméon, désormais occupée par le cinéma indépendant Utopia, Stephen épluche son carnet de compte pour occuper son mercredi après-midi. Derrière son pupitre, il vend des tickets, des affiches de cinéma et conseille les spectateurs selon leurs envies. Le jeune homme se désespère de voir un nouvel UGC voir le jour : « Il y a beaucoup trop de salles à Bordeaux. La mairie construit partout pour le rayonnement de la ville, sans vraiment prendre en compte les enjeux économiques ». L’Utopia ainsi que la plupart des cinémas bordelais avait déposé un recours avant la construction du multiplexe aux Bassins à flot. Celui-ci s’est rapidement conclu sur un échec.

Il l’avoue : la multiplication des UGC est une vraie menace pour sa petite structure. Pendant qu’il vend quelques billets pour la séance de 18 heures, il rappelle que l’Utopia peine à atteindre un équilibre budgétaire : « Par rapport aux précédentes années, nous avons encore 35 000 euros de déficit », explique-t-il.

Membre de la société coopérative à la tête de l’Utopia, Stephen ne décolère pas lorsqu’il aborde la transformation du Gaumont de Talence en un UGC : « C’est encore une mauvaise nouvelle pour le paysage cinématographique de Bordeaux. UGC pratique une programmation très agressive pour des petites structures comme nous ». Selon lui, une situation de quasi-monopole de la part d’UGC sur la ville de Bordeaux pourrait amener à moins de diversité et une banalisation de la programmation. Pour Stephen, un UGC en plus serait un désastre. Les cinémas parisiens commandent aussi bien les blockbusters que les films indépendants ou au budget restreint. Ce sont ces dernières productions qui sont ciblées par Utopia.

Un samedi après-midi, jour de grande affluence à l’Utopia.

La politique culturelle qui cache la forêt

Face à cette standardisation des affiches et des infrastructures trop importantes, la ville de Bordeaux a dû trouver d’autres politiques pour amener les spectateurs dans les salles obscures. Depuis quelques années, la mairie accorde une place importante aux festivals et multiplie les partenariats cinématographiques. Le Festival International du Film Indépendant, le Festival Européen du Court-métrage, le Festival Coupé court, le festival Cinémarges et des partenariats avec des magazines spécialisés comme Sofilm…

La mairie se rattrape aux branches. Elle propose davantage d’initiatives cinématographiques ces dernières années. Mais après l’excitation des festivals, certains cinémas labellisés ‘’Arts et essais’’ se sentent délaissés. « A l’Utopia, la mairie ne nous aidera pas. Nous sommes déjà dans le collimateur de certains politiques », avance Stephen avant de continuer : « De plus, nous ne voulons pas vraiment d’aides de leur part car nous sommes indépendants et nous souhaitons le rester ».

Le cinéma de la place Camille Jullian résiste. Notamment avec les aides de la DRAC. « Ces subventions sont nécessaires pour les salles d’’’Arts et Essais’’, nous les confortons dans leur choix de proposer une programmation différente et des projets citoyens », explique Jean-Pierre Castan. Malgré ce soutien, l’équilibre reste fragile entre ces petites structures et les nouveaux multiplexes. « Le constat est simple ! Il y a de plus en plus de ‘’paquebots’’ qui seront difficiles à remplir et de moins en moins de salles alternatives à échelle humaine », se désespère Stephen qui attend toujours les spectateurs pour la séance de 18 heures.

Antoine Belhassen

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